She-Bam Pow Pop Wizz! Les Amazones du Pop. Focus sur Isabel Oliver

Expo

Isabel Oliver, No Quiro ser Marylin (de la série "El Juego", 1973,
Collection d’Isabel Oliver, Courtesy de l’artiste et de la Galería Punto, Valence, Espagne, Tous droits réservés

Interview d’Isabel Oliver par Olivier Bergesi (chef de projet, chargé d’expositions MAMAC). 25 février 2021

• Que signifie / que revêt le Pop Art pour vous ?
À la fin de mes études universitaires en 1970, le Pop Art, en opposition à l’Abstraction, représentait une façon moderne et innovante de comprendre une œuvre d’art. Au cours de ces années là, le Pop Art est devenu un style largement international et a eu également une très forte influence dans ma ville natale. Des collectifs d’artistes comme le groupe l’Estampa Popular, l’utilisaient comme style et mode d’expression pour lutter contre la dictature franquiste. Le Pop Art m’a donné l’occasion d’explorer la condition féminine dans un cadre patriarcal et dictatorial, dans une société étouffante pour les femmes. J’ai adopté le style Pop parce qu’il était en parfaite adéquation avec mes intentions de communication et de protestation et qu’il donnerait ainsi un sens plus évident et plus attrayant à mes peintures.

• Vous sentiez-vous appartenir à un groupe Pop ou à une communauté, et pourquoi ou pourquoi pas ?
Dans les années 70, j’ai commencé à travailler avec l’Equipo Crónica (collectif majeur du Pop Art espagnol). Ce groupe m’a donné l’occasion de me mêler aux mouvements d’avant-garde espagnols de l’époque car le groupe était très connu au niveau national et international. À Valence, il y avait un mouvement très important de lutte pour les libertés et nous nous connaissions tous.

• Quelles étaient les sources et enjeux principaux de votre art et iconographie ?
La société et la vie quotidienne. Mes collègues (masculins) ne souhaitaient pas aborder les questions féministes dans leur travail et je pensais que c’était aux femmes de traiter ce sujet, sinon personne n’aurait le courage de l’aborder. À Valence et en Espagne en général, nous n’avions aucune information sur le féminisme et la censure contrôlait chaque aspect de la vie culturelle, de la littérature à la musique en passant par le cinéma et la critique politique… Conscients de cette situation, nous étions obligés de nous rendre en France pour acheter du matériel artistique et ainsi nous tenir au courant des évènements internationaux.

• Est-ce que votre travail d’alors a reflété les enjeux sociaux majeurs et les événements de la période 1961-1973 – si oui lesquels ?
Dans les années 70, mon travail été axé, dès le début, sur la condition des femmes dans la société moderne espagnole. La dictature n’a donné aux femmes qu’une seule voie à suivre, celle de devenir mères, épouses et de être au service des hommes. Ils nous ont imposé un stéréotype de femme que nous étions obligées de suivre. Les femmes n’étaient pas autorisées à avoir des comptes bancaires, à voyager ou même à avoir des opinions personnelles sans la permission du père ou du mari. La condition des femmes dans la société espagnole est devenue alors une priorité dans mon travail.

• Est-ce que le rôle assigné aux femmes dans la société d’alors a eu un impact sur votre production et situation en tant qu’artiste ? De quelle manière ?

Totalement !!! L’invisibilité des artistes femmes était vraiment humiliante et j’étais très soucieuse de dénoncer cette situation oppressive dans des œuvres comme Chirurgie, Cosmétique, Famille nombreuse, C’est une fille ! ou Les trois grâces, etc.
Comme on pouvait s’y attendre, mon travail et les questions que je traitais ont rapidement été rejetés : ce n’étaient pas des pièces décoratives et, pire que tout, elles étaient peintes par une femme !

• Comment gagniez-vous votre vie à cette époque

J’ai travaillé pendant quelques années dans un cabinet d’architectes, puis j’ai commencé à enseigner l’art à l’Université Polytechnique de Valence, à l’Université des Beaux-Arts de San Carlos et puis à l’École Technique Supérieure d’Architecture. Jusqu’en 2013, ces emplois ont été mes principales sources de revenus.

• Aviez-vous le soutien de galeries, critiques d’art ou collectionneurs ?

Durant ces années, les fonds réservés à l’art contemporain étaient très rares et ceux existants se sont très vite dissipés. Il faut se rappeler que durant cette décennie, l’économie n’était pas florissante en raison de la crise pétrolière internationale.

• Ce soutien était-il suffisant ? Sinon quelles étaient les stratégies pour assurer un quotidien (enseignement, commande, un tout autre métier….) ?

Comme je l’ai déjà mentionné, je me suis vite rendu compte que mon travail n’était pas commercial, je me suis donc consacré à une carrière d’enseignante et j’ai même réussi à obtenir une chaire universitaire dans la section Peinture.
Mon indépendance économique m’a permis de travailler sur les sujets qui m’intéressaient, sans avoir à me soumettre aux exigences esthétiques et à la dernière mode, qui étaient beaucoup plus commerciales.
J’ai même peint en 1975 une série intitulée « La marchandisation de l’art », qui suscite actuellement beaucoup d’intérêt.

• En tant qu’artiste femme vous êtes-vous sentie limitée dans votre visibilité et possibilité d’exposer à cette époque ?
Absolument !!! Les femmes n’étaient pas autant considérées les hommes. Les femmes ont toujours eu le « handicap » de la maternité qui pour certaines activités ou professions a été destructeur. En ce qui me concerne, j’ai même eu affaire une fois à un directeur de galerie qui disait qu’avoir une petite fille était incompatible avec le fait d’être artiste…. Fait qui ne s’est jamais produit lorsque j’étais enseignante à l’Université.

• Comme regardez-vous aujourd’hui cette situation et comment percevez-vous l’intérêt nouveau ou renouvelé pour votre travail de cette période ?
Aujourd’hui, le travail des artistes femmes a été revalorisé, mais je pense que les femmes doivent continuer à se battre pour obtenir plus d’espace et de visibilité dans le monde de l’art. Nous continuons à nous battre pour l’égalité dans tous les aspects de notre vie, mais notre objectif est encore loin d’être atteint. Je pense que les générations actuelles sont bien informées des efforts considérables et de la persévérance dont les femmes ont fait preuve en travaillant dans des conditions aussi défavorables, ainsi que de l’excellence et du courage du travail qu’elles ont accompli. De nos jours, nous sommes la référence dont elles ont besoin pour poursuivre leur travail.