Le théâtre des objets de Daniel Spoerri / Focus oeuvres

Expo

Daniel Spoerri, La Sainte famille, 1986, de la série « Trésor des pauvres »
Centre Pompidou, Paris - Musée national d'art moderne - Centre de création industrielle - © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Philippe Migeat/Dist. RMN-Grand Palais/ Daniel Spoerri / Adagp, Paris, 2021

Daniel Spoerri, La Sainte famille, 1986 de la série « Trésor des pauvres »
Centre Pompidou, Paris – Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle – © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Philippe Migeat/Dist. RMN-Grand Palais/ Daniel Spoerri / Adagp, Paris, 2021

Sur une tapisserie en polyester qui représente un groupe de félins, Spoerri ajoute un baigneur caché dans des feuillages en plastique. Dans cette Nativité revisitée, le lion, représenté en majesté, est auréolé d’un néon jaune tel un apôtre. Cependant, il comporte quelque chose de kitsch et de dérisoire qui évoque sa puissance déchue.
Anti-illusionniste et démystificateur, Spoerri joue avec jubilation du dialogue qui peut s’instaurer entre un objet et une représentation.
Dans les années 1980, la série « Trésor des pauvres » s’empare du détournement populaire de la grande tradition des tapisseries d’Aubusson. Les objets de pacotille subliment tout en sabotant la virilité des scènes le plus souvent animalières, dénonçant « la nostalgie désespérée de beauté, de puissance, de richesse.* » qu’elles représentent.

*Daniel Spoerri in André Kamber, Hans Saner et Jean-Paul Ameline (dir.), Petit lexique sentimental autour de Daniel Spoerri, Paris, Centre George Pompidou, 1990, p.119.

Daniel Spoerri, Les Puces, 1961
Collection MAC VAL – Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, Photo Jacques Faujour, © Adagp, Paris, 2021

Fixé selon les lois du hasard et de la bonne Fortune, le Tableau-Piège prend pour cible la peinture dans son acception classique : l’objet n’est plus représenté mais présenté ; la question de la composition est reléguée au hasard ; le geste de l’artiste est réduit à une action minimale et distanciée : coller et basculer à 90°.
La chasse aux objets concerne d’abord les étals des marchés aux puces valorisant une pratique alors marginale à contre-courant de la modernité. Dans ces petits théâtres, le spectateur tire une leçon d’optique émouvante : même les choses et les pratiques les plus humbles et les plus dérisoires sont vectrices d’émotions. Malgré leur histoire intime et inconnue, ils touchent à la mémoire personnelle et collective, réelle ou fantasmée.
On peut déceler, dans cet univers de récupération et d’anonymat, les stigmates de la guerre et de la Shoah qui ont marqué personnellement Spoerri dont le père a été assassiné en 1941 lors d’un pogrom.
Cette table pliante renvoie au bricolage, ce monde d’invention, de récupération, qui réaffirme la place centrale de l’humain, l’importance des rebuts et du « faire ». Une étiquette, dont on ne peut lire la totalité du texte, « Not to be » [Ne pas être] évoque les atrocités de la guerre et les questions existentielles qu’elle soulève.

Daniel Spoerri, Tondre un œuf, 1964
Collection privée, Courtesy galerie GP & N Vallois, Paris, © Adagp, Paris, 2021

Il tondrait sur un œuf, se dit d’une personne très avare qui souhaite épargner plus que de raison, sur tout et par tous les moyens.
Les « Pièges à mots » traduisent littéralement des expressions populaires imagées. Ces tours de passe-passe surréalistes témoignent de ses affinités avec l’artiste Robert Filliou, avec qui il initie cette série en 1964.

Daniel Spoerri, Le Parc de bébé, 1961, «Faux tableau-piège»
Collection Peruz, Milan, © Adagp, Paris, 2021

Cette série « consiste à imaginer et à composer une situation qui dans tous les détails pourrait être due au hasard, et qui optiquement peut même être un vrai tableau-piège. Exemple : pendu au mur, un parc de bébé contenant les objets et jouets en désordre qu’un enfant y aurait laissés, s’il y avait vraiment joué.* » Ici, Daniel Spoerri copie l’aléatoire et parodie son propre travail, en jetant le trouble sur la frontière entre le vrai et le faux.

*Daniel Spoerri in cat. expo. Hommage à Isaac Feinstein, Amsterdam Stedelijk Museum, 1971, p.21.

Daniel Spoerri, Action Restaurant Spoerri, Düsseldorf, 27 avril 1972 de la série « Tableau-piège »
Collection privée, Milan, Photo Fabio Mantegna, © Adagp, Paris, 2021

Ouvert de 1968 à 1972, le Restaurant Spoerri à Düsseldorf surprend les clients et devient un happening permanent. À la fin du repas, les tables peuvent être fixées, encapsulées, puis vendues. Les panneaux bleus recouvrant les tables deviennent emblématiques de ce haut lieu de l’art et de la cuisine. Durant l’année 1972, qui marque la fin de cette aventure, un Tableau-Piège est réalisé chaque jour sous le titre générique Action Restaurant Spoerri.

Daniel Spoerri, Réplique de la Chambre 13 de l’Hôtel Carcassonne (24, rue Mouffetard), Paris, 1998 (détail)
Collection MAMAC, Nice, Don de la Fondation Fondation RNK – Courtesy Galerie Henze & Ketterer, Wichtrach/Bern
Photo Christian Baur, Bâle, 2001, © Adagp, Paris, 2021

En 1998, Daniel Spoerri réalise cette œuvre monumentale pour l’exposition « Invested Spaces » au Guggenheim à New York.
La reconstitution à l’échelle 1 de sa première chambre parisienne, réalisée à partir de souvenirs et de photographies, propose une immersion symbolique et mémorielle : une mise en abyme parfaite du piège, dans le lieu même où ce geste/concept a été crée.
Cet ersatz d’atelier, sorte de Period room, avec son mobilier, ses objets, sa vaisselle et ses œuvres, évoque une tranche de vie faussement suspendue. L’œuvre aborde la question de la reproductibilité, de la reconstitution et de la recréation artistiques et archéologiques.
Le musée de la Chambre 13 synthétise ainsi les recherches de l’artiste reliant les premiers tableaux-pièges des années 1960 aux collections et musées imaginés à partir des années 1970 jusqu’à aujourd’hui. Cette œuvre majeure fait l’objet d’un don au MAMAC grâce à l’exceptionnelle générosité de la Fondation Fondation RNK et l’implication de la galerie Henze-Ketterer.

Daniel Spoerri, De la série « La Médecine opératoire dessinée d’après nature par N.H. Jacob (1839) réinterprétée par D. Spoerri », (Épingles et Pansements), 1993
Collection Peruz, Milan, Photo Nicola Righetti, © Adagp, Paris, 2021

Plusieurs œuvres s’emparent d’ouvrages scientifiques du XIXe siècle. C’est le cas des séries « La médecine opératoire dessinée d’après nature par N.H. Jacob (1839) réinterprétée par Daniel Spoerri » et « Cabinet anatomique ». Commencé en 1993, ce corpus pose un regard sur le corps humain rarement visible (mais omniprésent) dans son œuvre. Les lithographies utilisées sont issues du Traité complet de l’anatomie de l’homme (1831-1854), œuvre maîtresse et monumentale de Jean-Baptiste Marc Bourgery, composée de seize volumes et de sept cent vingt-cinq lithographies de Nicolas Henri Jacob. Spoerri confronte des gravures du corps humain morcelé à des objets tantôt incisifs, tantôt poétiques : outils, épingles, fleurs artificielles, bijoux fantaisies ou précieux, ciseaux, couteaux, boutons, jouets, coquillages, broderies, pansements… Cette combinaison subtile mêle la beauté du corps humain et la précision graphique à l’atrocité froide et violente des opérations dans un esprit Freak Show.

Daniel Spoerri, Coupe-ongles de Brancusi, 1965
Collection privée, Belgique, Photo Paul Louis, Bruxelles, © Adagp, Paris, 2021

Le coupe-ongles du sculpteur d’origine roumaine Constantin Brancusi (1876 – 1957) est exposé dans le Musée des reliques fétichistes au Centre Pompidou à Paris en 1977. Il est accompagné d’une étiquette où Daniel Spoerri dit l’avoir dérobé dans l’atelier de l’artiste après sa mort, impasse Ronsin à Paris, où son ami Jean Tinguely avait également son atelier. L’outil commun, usuel et intime devient, par son exposition et cette anecdote invérifiable, un objet sacralisé.

Daniel Spoerri, Invitation-Menu du Restaurant de la galerie J, Paris, 2 – 13 mars 1963
Bibliothèque nationale suisse, Cabinet des estampes : archives Daniel Spoerri, © Adagp, Paris 2021

En mars 1963, Daniel Spoerri transforme la galerie J à Paris en restaurant et imagine un tour du monde gastronomique allant du menu franco-niçois au buffet exotique en passant par la case prison jusqu’à un détour artistique avec un repas truffé de calembours dédié à Raymond Hains. L’artiste fait appel à des critiques d’art pour servir les plats. Cette action-spectacle met en scène le monde de l’art. Une fois repus, les convives participent à la réalisation des tableaux-pièges avec les restes des repas. Les tables de différents formats ainsi figées témoignent d’instants partagés sacralisés, ritualisés, accrochés aux murs de l’espace redevenu galerie d’art. Une belle manière de réaliser une exposition sans transport.

Daniel Spoerri dans sa Chambre 13 de l’hôtel Carcassonne, Paris, 1961
Bibliothèque nationale suisse, Cabinet des estampes : archives Daniel Spoerri, Photo Vera Mercer, © Adagp, Paris, 2021

Située rue Mouffetard dans le Quartier latin de Paris, cette petite chambre de l’hôtel Carcassonne fut de 1959 à 1965, son lieu de vie et de travail, incarnant son arrivée à Paris. L’artiste le considère comme « le lieu de naissance, en somme, de son identité artistique.* »

*Marco Bazzini, Stefano Pezzato, Daniel Spoerri, Non Per Caso, Centro per l’arte contemporanea Luigi Peci, 2007, p.159.

L’exposition

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