À propos de Nice. 1947-1977

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La collection est en mouvement pour le plaisir de la découverte et des nouveaux dialogues.


Les éléments réunis ici témoignent de la grande exposition « A propos de Nice. 1947-1977 » organisée en 2017 dans le cadre de la Biennale « Nice 2017. Ecole(s) de Nice » et à l’occasion de l’anniversaire supposé de la naissance de cette effervescence artistique.

Ben, Cambra de Ben
Le Musée de Ben, 1990 – 1999, © Adagp, Paris, 2020

École de Nice ? ! … Quelles que soient son appellation et la liste de ses acteurs, il existe bien un phénomène d’émulation à Nice dès la fin des années 1950. Nice est le berceau d’une émulation artistique unique et inédite à la fin des années 1950. Jusque là, terre d’élection de peintres reconnus qui viennent chercher la lumière du sud (Bonnard, Matisse, Chagall, etc.), Nice devient le territoire d’une jeune avant-garde.

Le musée et ses collections témoignent de la richesse de cette histoire, mise en perspective dans un contexte international, contemporain de l’apparition de ces gestes.

Une constellation de gestes, d’attitudes se manifeste alors sur le territoire tandis que s’affirment des personnalités charismatiques qui aspirent à tisser des liens entre Nice et des capitales artistiques internationales. À Paris, en 1977, le Centre Pompidou célèbre cette effervescence avec l’exposition « À propos de Nice », orchestrée par l’un des agitateurs de cette épopée : Ben.

Une mythologie originelle introduit cette histoire : celle d’un partage symbolique du monde entre trois jeunes hommes sur la plage de Nice en 1947 : Yves Klein s’approprie l’infini bleu du ciel ; le poète Claude Pascal s’empare de l’air et reviennent à Arman, la terre et ses richesses. Ce geste inaugural, entre quête d’absolu, esprit de défi et désinvolture, ouvre la voie à une scène active au cœur de, et en réaction, à la quiétude de la cité balnéaire.

Au-delà des récits qui définissent traditionnellement l’École de Nice dans une succession de mouvements : Nouveau Réalisme, Fluxus, Supports/Surfaces, etc., des attitudes et gestes primordiaux rassemblent ces générations d’artistes aux pratiques hétérogènes : une révolution des formes, une insolence des attitudes, un appétit pour l’irrévérence et une fascination pour les récits. Au-delà d’une histoire esthétique, « L’Ecole de Nice » témoigne de l’émergence de personnalités dans un contexte cosmopolite et dans une ville alors en pleine mutation.

Illustration de couverture du catalogue A Propos de Nice réalisée par Ben Vautier, Centre Georges Pompidou, Paris [31 January -11 april 1977]

French Riviera

À propos de Nice, 1930 : le cinéaste Jean Vigo pose un regard satirique sur une ville de plaisirs où se côtoient dans l’indifférence des touristes fortunés et oisifs et des habitants affairés aux activités de la saison. Une génération plus tard, Nice offre un contraste saisissant entre une certaine modernité avec sa « légion de transatlantiques aux couleurs vives, monstrueux étalage de gadgets en matière plastique* », ses estivants cosmopolites et l’isolement culturel de jeunes artistes avides d’inventions… Ce contraste constitue sans doute la source fertile de leur énergie et de leur esprit contestataire.

Si l’émergence d’une scène artistique ne peut s’expliquer par le seul contexte territorial il serait tout aussi improductif de négliger la spécificité de Nice et de ce qu’elle prodigue ou refuse à l’aube des années 1960. C’est sur les plages de Nice qu’Yves Klein rêve de s’approprier l’infini du ciel, sur la promenade que Ben et ses comparses inventent des actions liant l’art à la vie. Au milieu des chaises bleues et des estivants, les artistes se retrouvent et refont le monde, détournant les stéréotypes qui incarnent à l’international le glamour de la Côte d’Azur. Arman accumule les jetons de casinos ; Martial Raysse compose des évocations pop et éclatantes de l’univers balnéaire tandis que Claude Gilli incarne les paysages azuréens dans des panneaux découpés aux couleurs vives. Dans leurs évocations hédonistes, baigneuses et pin-up témoignent de l’émancipation des corps et mettent en scène une société idyllique et édulcorée, animée par les archétypes de la French Riviera.

*Jean-Jacques Lévêque, « École de Nice », Opus International, avril 1967, no 1.

Vue de l’exposition « À propos de Nice : 1947-1977 », section « French Riviera », MAMAC, Nice, 2017 © ADAGP, Paris
Vue de l’exposition « À propos de Nice : 1947-1977 », section « French Riviera », MAMAC, Nice, 2017 © ADAGP, Paris

Merveilleux moderne ?

À l’aube des années 1960, sous l’influence du développement touristique international et d’une américanisation de la société française, Nice se tourne vers la jeunesse, l’hédonisme, l’épanouissement d’une consommation de masse. Cette quête perpétuelle de nouveauté et d’abondance va constituer le terreau fertile d’une relation inédite d’appropriation et de subversion du réel par les artistes. « Oui, Nice c’est notre paradis pasteurisé et tranquille. À partir de là un art pouvait s’édifier qui adhérât à cette réalité fabriquée 1 » écrit le critique Jean-Jacques Lévêque en 1967*. Face à ce vertige du neuf, du gadget, de l’illusion, les artistes inventent des formes nouvelles. Ils détournent cet univers, comme cette aspiration dérisoire à la possession, sur un mode parodique ou contestataire, le pointent du doigt dans sa fascination pour l’aseptisé, sa quête mortifère d’une éternelle jeunesse. À partir de ce spectacle du quotidien, les artistes produisent une beauté nouvelle, qui se conjugue avec l’excès et le mauvais goût. Ils proposent une sociologie du « merveilleux moderne » à travers les accumulations de leurs contemporains, jouent de la répétition jusqu’à saturation, de la prolifération jusqu’à la corruption ou à la dégradation des objets ou détruisent avec jubilation les icones du monde moderne. Ils composent ainsi une ode débridée à la démesure du culte de la possession et de l’obsolescence programmée.

* Jean-Jacques Lévêque, « École de Nice », Opus International, avril 1967, no 1.
1 Extraits : Textes Hélène Guenin et Rébecca François – source catalogue « A propos de Nice », Somogy, Paris, 2017

Vue de l’exposition « À propos de Nice : 1947-1977 », section « Merveilleux moderne », MAMAC, Nice, 2017 © ADAGP, Paris
Vue de l’exposition « À propos de Nice : 1947-1977 », section « Merveilleux moderne », MAMAC, Nice, 2017 © ADAGP, Paris
Vue de l’exposition « À propos de Nice : 1947-1977 », section « Merveilleux moderne », MAMAC, Nice, 2017 © ADAGP, Paris

La quête d’absolu – l’invention de gestes

En 1947, trois jeunes hommes à l’aube de leur pratique artistique, se partagent le monde « face à cette mer imbécile où se consument les vieillards de la France et de l’art*». Ce récit originel et mythique offre un horizon d’ambition, témoigne d’une recherche d’absolu à la fois désinvolte et avide de conquêtes. Au cœur d’une cité alors encore tiraillée entre conservatisme et modernisme, éloignée alors des circuits parisiens, il inaugure une série de gestes radicaux à venir ainsi qu’une pratique artistique fondée sur une forme de performativité et une quête de démesure. Yves Klein met en scène son Saut dans le vide dans la banlieue parisienne, Bernar Venet compose sa propre « chute » dans un tas de détritus lors de son service militaire à Tarascon, Ben lance Dieu à la mer sur le port de Nice. Ces gestes dessinent un esprit de recherche, entre trivialité, irrévérence et volonté de toute-puissance, qui n’exclut pas un goût pour l’humour potache et la compétition. Certains gestes peuvent se lire comme une parodie de l’abstraction lyrique encore dominante, une critique en acte de la société ; d’autres expérimentent une approche analytique et matériologique ou tentent de capter les « états-moments » de l’être et du monde. De l’empreinte d’objets ordinaires ou d’éléments de la nature à l’épreuve du feu, ces gestes offrent une manière de relier le caractère transitoire de la vie au désir d’éternité de l’art.

* Claude Pascal, in À propos de Nice, cat. exp. (Paris, Centre Pompidou, 31 janvier-11 avril 1977), Paris, Centre Pompidou, 1977.

Vue de l’exposition « A Propos de Nice 1947-1977 », Salle En Quête d’absolu, Yves Klein, MAMAC, Nice, © Succession Yves Klein c/o Adagp, Paris, 2020
Vue de l’exposition « A Propos de Nice 1947-1977 », Salle En Quête d’absolu, Yves Klein, MAMAC, Nice, © Succession Yves Klein c/o Adagp, Paris, 2020

Art de gestes et d’attitudes – Théâtre Total

En 1963, Ben invite à Nice George Maciunas, initiateur du mouvement Fluxus, favorisant l’émergence d’un art d’attitudes unique en France. Des pièces de Robert Watts, de La Monte Young ou de George Brecht sont rejouées dans la ville, à côté d’actions inventées par les artistes niçois. Cette même année, Ben et ses complices, Annie Baricalla, Robert Bozzi, Robert Érébo, Dany Gobert et Pierre Pontani, fondent le Théâtre total. Une spécificité s’affirme : l’art se fait désormais dans la rue et dans les cafés, en interaction avec un public pris à partie dans son quotidien. Le théâtre L’Artistique est également un lieu de création incontournable. Les actions épiques de Serge III (faire de l’auto-stop avec un piano, jouer à la roulette russe) et de Pierre Pinoncelli (Attentat contre Malraux ou Nice-Pékin à bicyclette) participent de cette tentative de relier l’art et la vie, l’art et le non-art. Théâtre d’infractions permanentes dans le réel, d’un art de gestes et d’attitudes oscillant entre le quotidien, l’absurde, la poésie et la provocation, Nice devient alors l’une des scènes privilégiées de l’art total en France.

Vue de l’exposition « À propos de Nice : 1947-1977 », section « Art de gestes, Art d’Attitudes », MAMAC, Nice, 2017
© ADAGP, Paris

La Cédille qui Sourit

L’Américain George Brecht, précurseur de l’art conceptuel, et le Français Robert Filliou, génie de l’ordinaire, décident de s’installer à Villefranche-sur-Mer, près de Nice, pour ouvrir une non-boutique-librairie, un « Centre international de création permanente » placé sous le signe de l’humour : La Cédille qui Sourit. D’octobre 1965 à mars 1968, bijoux, multiples, éditions et œuvres originales y sont exposés sans hiérarchie. Les activités de La Cédille qui Sourit se déroulent parfois dans le local du 12, rue de May, « toujours fermé, n’ouvrant que sur la demande des visiteurs », mais le plus souvent dans les rues et les bars de la vieille ville ; Robert Filliou les résume ainsi : « Nous avons joué à des jeux, inventé et désinventé des objets, correspondu avec les humbles et les puissants, bu et parlé avec les voisins.* » Annonciatrice des formes critiques de présence au monde qui traversent une partie des mouvements culturels occidentaux autour de Mai 1968, La Cédille qui Sourit est une tentative de rapprochement de l’art et de la vie dans un petit village de la Côte d’Azur, dont l’histoire hante la création artistique contemporaine internationale.

* Robert Filliou, Teaching and Learning as Performing Arts, Cologne, New York, Verlag Kasper König 1970.

Vue de l’exposition « À propos de Nice : 1947-1977 », section « La Cédille qui sourit », MAMAC, Nice, 2017
© ADAGP, Paris

Supports/Surfaces

Considéré comme la dernière aventure de l’avant-garde en France, Supports/Surfaces connaît une existence fulgurante (1970-1972) durant laquelle la région niçoise devient le terrain d’importantes expérimentations. Face aux remises en cause prônées par l’art d’appropriation ou l’art d’attitudes, les artistes du mouvement affirment que peindre est encore possible et amorcent une refonte des fondamentaux de l’art. Les outils traditionnels sont remplacés par des matériaux bruts. La toile tendue sur châssis laisse place aux toiles libres et aux tissus ordinaires. L’accent est mis sur le processus et l’interaction entre un geste et un support. Prolongeant cette critique en actes, la présentation des œuvres est remise en jeu par un accrochage non conventionnel. Les projets menés en plein air dans les rues du village de Coaraze à l’été 1969, sous l’impulsion de Jacques Lepage, puis sur la côte méditerranéenne à l’été 1970 constituent des moments importants d’expérimentation et d’interaction avec le public, faisant la part belle au caractère nomade et expérimental des œuvres de Supports/Surfaces.

Vue de l’exposition « À propos de Nice : 1947-1977 », section « Supports-Surfaces », MAMAC, Nice, 2017 © ADAGP, Paris
Vue de l’exposition « À propos de Nice : 1947-1977 », section « Supports-Surfaces », MAMAC, Nice, 2017 © ADAGP, Paris
Vue de l’exposition « À propos de Nice : 1947-1977 », section « Supports-Surfaces », MAMAC, Nice, 2017 © ADAGP, Paris

La peinture en question

Au milieu des années 1960, de nombreux jeunes artistes se rencontrent autour du magasin de Ben et de l’école des arts décoratifs de Nice dont Max Charvolen, Serge Maccaferri, Martin Miguel, Noël Dolla et leur professeur Claude Viallat sont renvoyés en 1966-67 pour agitation politique. Engagés dans une exploration matérielle, analytique et sensorielle de la peinture, Louis Chacallis, Serge Maccaferri, Martin Miguel, Max Charvolen et Vivien Isnard se fédèrent lors d’une exposition au domicile de Chacallis dans le vieux Nice en janvier 1971. Cette manifestation constitue la première exposition formalisée du Groupe 70 suivie d’une invitation au théâtre de Nice. L’expérience collective s’achève en 1973 après leur participation à la VIIIe Biennale de Paris. Entre 1968 et 1973, le critique d’art et poète Raphaël Monticelli et l’artiste Marcel Alocco créent « INterVENTION» regroupant les acteurs du Groupe 70 et certains membres de Supports/Surfaces autour de réflexions théoriques et d’expositions. Marcel Alocco poursuit alors un travail sur la figure, appliquant d’abord des motifs stylisés sur des draps de lit, avant de les découper et déconstruire dans ses patchworks. Enfin, en marge de ces recherches collégiales, Jacques Martinez, qui œuvre dans la région, déploie son propre langage pictural, autour des notions de surfaces, de matériaux et de gestes.

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