Noël RAVAUD
Membrouille avec T-Divisé
Du 27 février au 15 juin 2003


Collision entre T-divisé et T-Reste

Vitrine de l'atelier d’art contemporain

Membrouille avec T-Divisé

Un tamagotchi cherche à savoir à quoi il ressemble. Les scientifiques qui étudient l'espace dans lequel ils baignent aussi. Il s'agit de l'espace Mousse des contacts em, car un tamagotchi se développe par contacts. De temps en temps ces "choses" affectueuses s'exposent en même temps qu'elles exposent des parties de leurs anatomies. L'exposition est chez elles une activité cosmétique. Dans la famille des tamagotchis, T-Divisé est le plus vieux. En même temps que des éléments des recherches sur l'espace mousse, deux larves de terminaisons récemment formées feront un détour par le monde des apparences, dans les vitrines du MAMAC...

Noël Ravaud
8 marché des Capucins
13001 Marseille

Noël Ravaud appelle « tamagotchis » des œuvres que l’on peut décrire comme des configurations (dessins, schémas, textes, objets, installations, vidéos) à nombreuses entrées et autant ou plus de sorties (de « terminaisons etc. ») ou bien des représentations à réseaux dont les débuts et les fins seraient toujours provisoires ou en suspend. Le lien entre ces systèmes représentatifs (bien asystémiques) et le jouet japonais qui séduisit tant d’enfants et d’adultes il y a quelques années demeure, selon l’artiste, dans cette relation d’affects, dans ces soins qu’il fallait consacrer à l’animal virtuel, qui « mourait » si l’on ne le nourrissait pas. Le mot « tamagotchi » donne ainsi un bon indice des enjeux de l’artiste vis-à-vis du fonctionnement et du rôle des émotions humaines, si largement dispensées sur des objets allègrement personnalisés. Toutefois, ce comportement — dont l’absurdité semble patente en regard d’un produit de consommation — ne serait pas tant l’objet d’une critique que d’une observation. Car les affects et les émotions, quelle que soit leur adresse, seraient inhérents à tout processus humain de connaissance, à toute prise de conscience de l’homme à l’égard de son univers (ainsi que le considère désormais la science). Le « tamagotchi » de Noël Ravaud serait à la fois une transposition de ce qui se passe lorsque nous prenons connaissance des êtres et des choses et l’observation du processus. C’est ce que montre, dans l’une des vitrines du Mamac de Nice, l’apparence neuronale de la tamagotchi T-Divisé (car « tamagotchi », ici, prend le genre féminin, tout comme le mot « neurone », à la façon dont Rose Sélavy atteste de la présence de tous les composants humains). Evoquant des schémas scientifiques (quelque peu révisés par Basquiat), T-Divisé serait l’une des représentations à laquelle seraient parvenus des scientifiques, carte anatomique nécessairement incomplète et fixe d’un phénomène mobile et élusif, fléchant des zones de contacts matérialisés par des dessins vivement colorés, et par des commentaires oscillant entre les coïncidences remarquables de Raymond Hains et les concepts logico-absurdes de Marcel Broodthaers. Le caractère observatoire est confirmé par un « documentaire » vidéographique, lequel serait réalisé par les mêmes scientifiques, appelés « émiciens » (spécialistes de l’espace em, dit espace mousse en raison de la dimension bullimique du lieu de vie du tamagotchi). La recherche consisterait à savoir à quoi ressemble un(e) tamagotchi en étudiant les contacts entre son comportement (sa subjectivité ? ? ?) et le monde — contacts qui sont aussi ceux de l’artiste, représenté comme cobaye-observateur des expériences scientifiques. La seconde vitrine du Mamac donnerait ainsi l’image d’une expérimentation agrandie sous forme d’une « bousculade de nuages », ce qui éclaire à la fois sur l’aspect nébuleux, insondable et météorologique du phénomène, mais aussi sur sa possible violence. Le « tamagotchi » se révèle donc un composé éminemment plastique, susceptible de modifier sa forme, de l’augmenter, de la construire et la déconstruire au fur et à mesure que telle partie vivante entre en contact avec un événement, un objet, une nourriture venant du monde extérieur. On comprend alors que sa représentation n’est que relative à l’état des connaissances, et qu’elle peut se transposer dans une autre sémantique, un autre langage, où elle risquera d’ailleurs tout autant de ne livrer qu’une vue partielle ou schématique d’un phénomène qui se modifie du fait de l’observation même. Une deuxième vidéo, Tu vois ce que je veux dire, peut apparaître comme la métaphore minimaliste de tout le processus. Relatant une conversation dans le brouillard, elle demande du spectateur une attention soutenue pour voir, et lire une représentation particulièrement déceptive. La brume enveloppant de ses millions de gouttelettes les sujets conversant (comme les milliards d’information du bain de notre vie) gomme aussi la perception des contacts profonds, dévie les émotions avec lesquelles nous pouvons comprendre le monde, les autres, et notre relation à eux. Qu’on se rassure cependant, le pessimisme que l’on peut retirer de cette interprétation est largement compensé par l’humour absurde dont le spectateur peut se nourrir à travers les jeux sémantiques multiformes et poétiques de Noël Ravaud, et qu’il faut, comme chez Hains, observer de près.

Sylvie Coëllier, Mars 2003.