Alain Jacquet
20 juin - 21 août 2006


Alain Jacquet
Le Déjeuner sur l’herbe (détail), 1964-2006
impression sur bâche, 6 panneaux, 54 x 2 m

Quai des etats-unis

Alain Jacquet est né à Neuilly-sur-Seine en 1939.
Il vit et travaille à Paris et New York.

Dans le cadre de l’exposition d’été sur le quai des Etats-Unis, après les sculptures de Niki de Saint Phalle, de Bernar Venet, de Jean-Claude Farhi et de Pierre Marie Lejeune, le choix de la Ville s’est porté cette année sur une exposition aérienne.

L’artiste Alain Jacquet, dont une importante exposition rétrospective a été présentée au Mamac en 2005, a été sollicité pour réaliser une œuvre originale monumentale (54 m de long) imprimée sur bâche.
L’œuvre produite constitue une variation du Déjeuner sur l’herbe de 1964 dans sa version en trichromie (la trame est constituée de points complémentaires jaune, rouge magenta et bleu cyan), interprétation elle même du célèbre Déjeuner sur l’herbe de Manet.

Plus particulièrement pour cette installation, l’artiste découpe, isole la ligne qui distingue le plan d’eau du reste de la composition et court de part et d’autre dans le tableau d’origine, la confrontant ainsi aux lignes qui structurent le bord de mer, l’horizon, le rivage, une démarcation entre mer et ciel…

A propos du Déjeuner sur l’herbe

«Le Déjeuner sur l'Herbe» est son premier tableau mécanique. On y retrouve les principes de ses tableaux précédents : le fameux sous-bois de Manet s'est transformé en un jardin avec piscine, le pain s'est modernisé en pain biscotté en tranches, du spécial-pique-nique, enveloppé sous cellophane: du pain Jacquet (c'est la marque). Dédoublement - camouflage - superposition.
En même temps, Alain Jacquet reste fidèle, du point de vue des couleurs, à l'inspiration Lapicque-Matisse de ses premiers tableaux, les couleurs flottent dans l'air.
Le tableau suivant «Portrait of a man» sort du premier: c'est l'agrandissement d'une des figures du tableau précédent. Mais en donnant plus d'importance aux points, l'organisation de l'ensemble change et le tableau devient presque abstrait. Certains, parmi ceux qui aimaient le «Déjeuner sur l'Herbe» furent déçus. Ils le furent bien plus encore lorsqu'avec «Le Tub», Alain Jacquet inaugura une nouvelle technique.
«Ah, pourquoi n'en est-il pas resté à ses points industriels» dirent-ils, «c'était si joli».
Et bien non, si Jacquet s'était arrêté à une technique, il serait lui-même devenu une mécanique. Il aurait pu indéfiniment transformer Paysages, Natures mortes en petits points industriels. Mais c'est ce que font déjà les machines, avant Jacquet, et elles continuent à faire après lui. Le procédé mécanique n'a pas de valeur en soi, il ne peut que se répéter lui-même. Jacquet le sait, ce sont les trames qui l'intéressent. Suivant le choix de la trame, l'image est différente: nous touchons là à la relativité du regard, de la compréhension.
Toutes les trames trahissent la réalité, même celles qu'on réalise à la main ou avec les yeux: la trame impressionniste, pointilliste, fauve, cubiste. Peut-être n'arrive-t-on jamais à voir la réalité, sinon à travers le filtre figé de la culture, et peut-être n'y a-t-il que d'innombrables manières de réinterpréter la culture, sans qu'aucune interprétation soit plus vraie qu'une autre.
Et c'est cette multitude de possibilités d'assemblages qui intéresse Jacquet : suivant le choix de la trame (d'une morale, d'une psychologie, d'une idée fixe, pour les amateurs de concordances) la vie devient bulles, flaques, étoiles. De toute manière la réalité est trahie, et ce qui passionne Jacquet, ce sont justement les différentes variations de cette trahison sans fin. Il en fait le relevé, sans tristesse ni émotion : de toute façon il faut une trame pour déchiffrer la vie, une trame qui est le produit de la culture et du niveau de développement technique de la société ; on ne peut y échapper : plus on veut affirmer sa personnalité vis-à-vis de la culture et de la vie (la présence narcissique du jeu de Jacquet, du pain Jacquet) et plus on les déforme.
C'est là le constat ironique et froid d'Alain Jacquet. Il le fait, non en philosophe, mais en peintre, en localisant les éléments plastiques du monde moderne.
Otto Hahn, Paris, Août 1965

[…] arrêtons-nous un moment devant le Déjeuner sur l’herbe qui souvent prétend à lui seul contenir tout l’œuvre de Jacquet. Ce monument de l’histoire de l’art, dérivé de Giorgione, mis en scène par Manet qui en fait magistralement le point d’entrée de la modernité est revisité par Jacquet. Il réalise un tableau vivant de la scène qu’il va photographier pour en faire la matière du fameux diptyque. Parmi les protagonistes, il choisit Pierre Restany, le mentor du Nouveau Réalisme et Jeannine Goldschmidt, la directrice de la galerie J à Paris. Si Pierre Restany accepte de poser, avec réticence car il ne semblait pas dans la confidence, c’est une manière de «parrainer» cet artiste free-lance. De cette scénographie célèbre, Jacquet fait une œuvre aux déclinaisons multiples, inscrivant les solutions diverses dans une longue perspective sérielle, en jouant sur les recadrages partiels. Le savant décalage des trames de couleur primaire, tout en masquant la signature du fabriquant du pain de mie fait définitivement recette. L’œuvre de Jacquet sera souvent identifiée à partir des registres spécifiques de ce seul tableau. C’est un peu l’arbre qui cache la forêt (…)
Gilbert Perlein, directeur du Mamac,
in cat. de l’exposition « Alain Jacquet, Camouflages et Trames », 29 janvier-22 mai 2005, éd./ Nice Musées, 2005