Robinson, ou la force des choses
Daniel Dezeuze - Patrick Saytour - Claude Viallat

28 janvier - 27 mai 2012



1er étage du MAMAC

Daniel Dezeuze (bio) Patrick Saytour (bio) Claude Viallat (bio) "Pourquoi Robinson ?" Catalogue

Supports / Surfaces

Si le MAMAC a choisi d’aborder la partie contemporaine de leur démarche, il convient cependant de restituer brièvement leur parcours dans le contexte qui les a vus naître dans la mesure où leur travail en est imprégné.

A partir de 1969, de jeunes artistes caractérisés non par un style commun mais par une démarche commune se fédèrent. Ils s’interrogent sur les éléments constitutifs de la peinture traditionnelle (la toile, le châssis, le geste et le sujet…) dont ils proposent des déconstructions analytiques. Ils remettent en cause le fonctionnement de l’œuvre d’art et le message qu’elle est censée véhiculer. Décidés à s’affranchir de l’Expressionnisme Abstrait, de l’Ecole de Paris mais aussi du Nouveau Réalisme et du Pop Art, ils veulent montrer, en réaction aussi à l’idée d’une « fin de l’art », que peindre est encore possible mais que cela nécessite une refonte des moyens picturaux. Saytour et Viallat privilégient la toile libre, non tendue sur châssis et non apprêtée.
D’écran de projection, elle devient un matériau utilisé pour ses qualités propres, elle peut être présentée au sol ou en suspension, travaillée sur les deux faces par un processus d’imprégnation de couleur, de solarisation ou de pliage...

Dezeuze présente dès 1967 le cadre du tableau, le châssis, libéré de la toile. Par cet acte radical, le châssis, qui tout au long de l’histoire de la peinture a garanti la planéité, la verticalité et le cadre de la peinture, se déploie dans l’espace.
Dès 1969, les artistes exposent à l’Ecole d’Art et d’Architecture de Paris, au Musée du Havre, ou en extérieur dans le village de Coaraze dans les Alpes-Maritimes. Manifestations et expositions se poursuivent en 1970 au FIAP de Paris et dans douze lieux du sud de la France, le plus souvent en extérieur.
Suivra l’année suivante, une exposition au Théâtre de Nice.

Disperser leurs œuvres en plein air et qui plus est en province, c’est aussi manifester en dehors des circuits conventionnels (le salon bourgeois, la galerie marchande ou le musée « sacralisateur »), mais aussi en dehors des circuits parisiens alors obligatoires. Directement lié aux théories du matérialisme dialectique et aux écrits de Marcelin Pleynet, le groupe Supports/Surfaces est « officiellement » fondé en 1970, lorsque ce terme apparaît afin de titrer l’exposition organisée par l’ARC à Paris.

Marc Devade, Patrick Saytour, Vincent Bioulès, Daniel Dezeuze, André Valensi et Claude Viallat y sont présents. Mais André-Pierre Arnal, Louis Cane, Noël Dolla, Toni Grand, Bernard Pagès et Jean-Pierre Pincemin participent également à ce mouvement. Très vite, une lutte de tendances oppose les marxistes-léninistes qui donnent à leur travail une portée idéologique révolutionnaire, aux artistes (dont Viallat et Saytour), davantage engagés dans une pratique « matériologique » et expérimentale.
Les premiers créent Peinture, cahiers théoriques, les seconds démissionnent en juin 1971, rejoints l’année suivante par Daniel Dezeuze.

Aujourd’hui, force est de constater que Supports-Surfaces a contribué à de nouvelles approches artistiques que les nouvelles générations continuent d’explorer.

Une investifation du côté de l'objet

Au fil des ans, les pratiques de Dezeuze, Viallat et Saytour ont évolué sans pour autant renier les postulats de départ. A partir de la mise en place d’un système visant à déconstruire une conception moderniste de la peinture, chacun a construit un territoire particulier que l’exposition du MAMAC entend explorer. Aux côtés des échelles souples, des toiles libres et des pliages, tous les trois ont produit des objets qui sont à la fois en marge et au centre de leur pratique artistique. Dans la continuité de cette mise à plat des éléments constitutifs de la peinture traditionnelle, Dezeuze, Saytour et Viallat perturbent les conventions artistiques jouant sur la trivialité et la précarité de leurs assemblages.

La scénographie de l’exposition offre aux artistes une large liberté d’expression en les invitant à investir chacun une salle de 400 m². Leurs connivences seront renforcées par l’architecture même du musée qui relie par des passerelles les trois espaces d’exposition.

Chez Daniel Dezeuze, autour d’un cube de 1m50 constitué de 28 croisillons extensibles accolés (Par une forêt obscure II, 1997), échelles souples, quadrillages et colombages fonctionnent comme autant de manières de détourner le châssis traditionnel de la peinture tout en le rapprochant d’un monde agraire et tellurique. Ces œuvres font pendants aux Objets de cueillettes et aux Réceptacles, collection d’outillage bricolé non utilitaire mimant les activités de cueillette et de braconnage d’un monde rural en voie de disparition. Parallèlement à un Tuilage (où l’on voit par un phénomène de solarisation l’empreinte en négatif de tuiles sur un tissu de 6 mètres de long), Patrick Saytour présente différentes séries d’œuvres réalisées à partir de chutes de matériaux et d’objets utilitaires ou décoratifs des plus triviaux aux plus kitsch : les Trophées (réunion d’éléments hétéroclites suspendus en vrac à un clou), les Epaves et les Pliants (regroupement de chutes d’Isorel et de Balatum ou de mètres pliants disposés en une composition murale), les Filets (sortes d’attrapes rêves picturaux réalisés à partir de cerclages de bois ou de métal et de filets de pêche où viennent s’agripper toutes sortes d’objets), et enfin les Attenances (peintures divisées en deux parties reprenant d’un côté un rebut d’un Trophée et de l’autre sa « mise en peinture »). Chez Claude Viallat, on trouvera aux côtés d’une sélection de toiles libres, de tissus raboutés et des bâches, estampillés à intervalle régulier et sur le mode all-over de sa forme-empreinte, une multitude d’objets archaïques faits à partir de bois flottés, de pierres et de cordes (objets, cercles et filets) jouant sur les principes de précarité et de tension.

Si les collections du MAMAC témoignent des recherches de Supports/Surfaces, cette investigation du côté de l’objet peut être rapprochée d’un autre axe directeur du fonds permanent du musée : celui de l’art de l’assemblage. Le travail de Dezeuze, Saytour et Viallat qui s’est cependant construit contre le Nouveau Réalisme, contre le Pop Art mais aussi contre l’Expressionnisme Abstrait et l’Ecole de Paris, présente de nombreuses similitudes avec celui des nouveaux réalistes. Plus que de rapt et d’accumulation, on pourrait parler d’emmagasinage, de collecte et de récupération, mais cette poésie de l’objet trouvé, récupéré et détourné est vivace : pas d’appropriation du réel, pas d’action directe sur le monde, pas plus de ready-made ou de lien direct avec la société de consommation, tout au contraire, des choses rudimentaires ou surannées, ajustées, bricolées ou assemblées. Faits de « presque rien », ces objets ne relèvent ni de l’in situ, ni de l’installation ; ils sont simplement présentés pour ce qu’ils sont : des objets mettant en avant les gestes et le travail qui a permis leur réalisation. C’est bien cette dialectique du « faire » vis-à-vis des objets qui constitue l’œuvre. L’apparence simple et fragile de leurs travaux exprime à merveille la force et l’évidence des choses considérées comme les plus pauvres, et ce aussi bien des techniques que des objets utilisés.

Pourquoi Robinson ?

Le mythe de Robinson s’est construit au fil des siècles sur la reprise d’un fait divers du début du XVIIIème siècle relatant qu’un marin écossais avait décidé de se retirer volontairement sur une île déserte. C’est Daniel Defoe qui crée en 1719 le personnage de Robinson en s’inspirant de cette histoire des plus atypiques de laquelle naîtront de multiples adaptations. Jules Vernes, Michel Tournier, mais aussi des cinéastes comme Luis Bunuel en donneront leur version. Car, au travers de cette histoire, c’est celle de tout homme qui est contée, celle de l’humanité même, celle d’un homme seul qui doit s’évertuer à survivre, à organiser son existence, qui doit tout recommencer à zéro comme le premier homme, mais sans vraiment l’être.
C’est aussi l’histoire de notre rapport à autrui et aux différentes cultures et civilisations qui est abordée. Chaque version en décrivant sa propre vision du monde façonne l’histoire en mythe. Les aventures de Robinson sont pour Daniel Defoe une manière d’asseoir la supériorité de l’homme occidental et plus particulièrement de l’Anglais sur le reste du monde alors que pour Michel Tournier l’intrusion d’un sauvage indien modèle le personnage de Robinson et lui permet de concevoir un autre rapport au monde que celui prôné par la civilisation occidentale tournée vers le progrès et la modernité. En ce sens, Tournier opère un renversement et révèle que chaque culture peut apporter aux autres et qu’aucune ne peut revendiquer sa suprématie.

Cette exposition met en avant la filiation des artistes avec le mythe de Robinson. On retrouve dans leurs démarches respectives un intérêt pour les choses les plus pauvres qui est à rapprocher du retour aux sources vécu par Robinson. Les artistes s’approprient et ré-agencent des objets désuets qui sont pourtant à portée de main : cordes, bois, tissus, filets de pêche... Tout un vocabulaire propre à la chasse, à la cueillette ou au braconnage s’y développe. On retrouve chez Dezeuze la confection d’objets de piégeage et de treillage, chez Viallat des systèmes ancestraux (l’empreinte, le raboutage, le piège, l’arc, le fil à plomb, le garrot, le levier, le noeud) et chez Saytour, l’assemblage précaire d’objets démodés. Tous les trois ont mis en place un mode de collecte et de prélèvement d’objets ordinaires qu’ils réinvestissent au sein de leur atelier. Dezeuze et Saytour ramassent les objets dont ils ont besoin. Dezeuze récupère différents types d’ustensiles : filets de pêche, entonnoirs, caddies, récipients en plastique, arrosoirs, grillages, treillages, tiges de bambou. Saytour réemploie des chutes de matériaux de décoration (Isorel, Balatum, tissu imprimé, etc.) ou des objets de bazar démodés. Viallat accumule une multitude de tissus, de cordes et de filets trouvés ça et là alors que les bords du Rhône lui fournissent du bois flotté. Les matériaux, outils et techniques employés demeurent rustiques et décrivent un monde sans machine ou électricité ; ils sont de l’ordre du bricolage, du fait main ou plutôt des gestes élémentaires (récolter, assembler, etc.), loin des techniques industrielles.

A l’image de Robinson, une véritable dialectique du faire est mise en place. Mais les attitudes de Dezeuze, Saytour et Viallat, sont plus proches du Robinson de Michel Tournier (Vendredi ou les limbes du Pacifique, 1967) que de celui de Daniel Defoe (Robinson Crusoé, 1719). Chez Defoe, Robinson s’obstine à tenter de reproduire sur l’île un mode de vie le plus « civilisé » possible, avec son habitat, son calendrier, son potager et son élevage, il met même au point un atelier de poterie et joue au prescripteur avec Vendredi en lui apprenant la lecture et la religion. Alors que dans le roman de Michel Tournier, Robinson, après avoir recréé une structuration familière, civilisée et ordonnée, remet tout en question après l’arrivée d’un Indien qu’il nomme Vendredi. Ce « sauvage » fait découvrir à « l’homme occidental » une autre manière de vivre et d’appréhender le monde par un retour aux sources. Ce besoin de « désapprendre » expérimenté par Robinson pour réussir à « faire autrement » et modifier son rapport au monde est à rapprocher du principe de déconstruction initié par les artistes dès la fin des années soixante et développé avec ce travail sur les objets précaires. Ce réapprentissage permet aux artistes de mettre en place un nouveau rapport à la production artistique.

Dezeuze, Viallat et Saytour abolissent les oppositions identitaires et culturelles par une série de questionnements sur ce qu’est l’art en regard de toute l’histoire et de toutes les cultures. Dans cette interrogation, la civilisation occidentale et les civilisations dites « primitives », la culture rurale et artistique, le bon et le mauvais goût, sont mis en perspective. A contre-courant d’une certaine esthétique contemporaine, Dezeuze, Saytour et Viallat créent des objets faits de bric et de broc qui participent à la refonte et à l’élargissement du champ artistique dans le prolongement de leurs expérimentations supports/surfaciennes. Cette pauvreté signifiante rend possible de nouvelles manières d’aborder la production plastique. Les rapports à l’objet, au geste et au sujet artistique mais aussi à l’espace sont repensés. Derrière un esprit ludique et léger, ces réévaluations dénoncent le caractère illusionniste et sacralisateur de l’art et interrogent son fonctionnement et son mode d’apparition.

Daniel Dezeuze (bio) Patrick Saytour (bio) Claude Viallat (bio) "Pourquoi Robinson ?"