« Les Raynaud de Raynaud » cest un manifeste, et non la présentation de ma collection. Cest lalternative à une représentation classique, une nouvelle contextualisation de mon travail permettant de refuser une lecture incomplète. Tant que je serai dans lacte de création, cest-à-dire vivant, il sera toujours prématuré deffectuer un verdict.
Si lon n a pas eu la chance de mourir jeune avec une uvre achevée, la gestion du temps et de luvre pose un problème qui peut paraître insurmontable. On peut comprendre quaprès quarante années de recherches laction au présent paraisse mince. Mais selon moi, le présent est une remise en cause permanente que lartiste sautorise, pouvant aller même jusquà la destruction de son travail. Il doit rester le seul à trancher en dehors de toutes considérations morales, intellectuelles ou consensuelles et se confronter à sa propre liberté. LArt mérite toutes les audaces et nécessite pour ma part un engagement sans limite.
Les objets Raynaud, du premier « Pot » au dernier « Drapeau » contiennent tous cet axiome « OBJET RAYNAUD » qui valide chacun de mes gestes, cest lidée dune lecture directe. Ainsi une uvre est luvre, quitte à le répéter à des milliers dexemplaires. Pour moi chacune dentre elles possède cette autonomie absolue et nécessaire, qui lui permet datteindre son statut duvre dart. Cest laventure du pot de fleur avec lequel jai pu tout traverser. Le « Pot », cest larchétype de larchétype. Il donne le ton, laxe et la méthode. Il est celui qui reste constant dans mon travail car il est le premier geste qui signifie mon engagement et ma responsabilité dartiste.
Dès lors, la place que je donne au présent devient essentielle permettant ainsi à mon regard et à mon action dêtre confrontés au monde extérieur, à lactualité. Cest une prise de risque dont je ne veux pas faire léconomie. Les uvres produites doivent être capables de supporter la confrontation au réel et dy être actives.
« Les Raynaud de Raynaud » cest la mise en perspective dun projet individuel, dune liberté, cest aussi une nouvelle appréhension de luvre et de lArt dans un contexte mondial en pleine mutation.
Jean Pierre Raynaud, 2005
Texte du Commissariat de lexposition
« Les Raynaud de Raynaud » constituent un portrait maîtrisé de lartiste, un portrait sensible élaboré à partir des uvres quil a choisi de conserver ou quil a pu racheter au fil du temps. La qualité particulière de la mise en espace, le rythme donné à laccrochage, la clarté évidente du choix primordial en font une uvre en soi, rare par linvestissement exceptionnel de lartiste. Jean Pierre Raynaud a prélevé dans son uvre ce qui lui semblait le plus pertinent et le plus essentiel de sa démarche. Lacuité avec laquelle il sest attaché à traiter le moindre détail prouve assez limportance quil a donnée à cette exposition / manifeste ; des vitrines viennent en contre point expliquer ou documenter ce que lil appréhende sur les cimaises. Conçue de bout en bout par lartiste, en connivence avec la conservation du musée, « Les Raynaud de Raynaud » fait partie de ces expositions dont peu dexemples authentiques peuvent être cités et qui ont cette force ajoutée incontestable.
Trois salles du musée offrent leur espace à cette histoire en chronologie. Lunivers Raynaud se découvre avec les assemblages dobjets et dimages du début des années 60. Autodidacte, spontané, déjà déterminé, il apparaît sur la scène artistique dans une proximité avec les Nouveaux Réalistes. Il assemble des fragments dobjets du quotidien, mais si le matériau présente des analogies avec celui dont usent les Nouveaux Réalistes, par contre le sens profond de luvre ne ressortit pas des mêmes mécanismes esthétiques et ne répond pas aux mêmes ressorts psychologiques. Jean Pierre Raynaud cerne très vite et exclusivement une uvre terrible et extrême dont le vocabulaire énumère linterdit, le rapport à la mort, lobsession de la série, lascèse dune palette restreinte dans un premier temps au rouge, au noir, au blanc. Les panneaux de sens interdit, les flèches directionnelles des années 1962 et 1963 imposent linfranchissable (Sens + Sens 1962, Flèche noire sur fond blanc 1962). Alphabet pour adultes, bloc de bois peint en noir, empêche paradoxalement toute communication. Le grand mur de sens interdits, impressionnant, lumineux, Grand collage papier + Vis, 1970, joint une répétition de la signalétique rouge à une photographie de Jean-Philippe Charbonnier en grand format, représentant le buste dun aliéné enfoui dans la paille dun asile psychiatrique dantan, aux parois radicalement couvertes de carrelage blanc. Une immense jauge étalonne ce vécu tragique.
Vers 1966 apparaît le Pot rouge ; Jean Pierre Raynaud sidentifie symboliquement au pot de fleurs banal, peint en rouge, mémoire de son apprentissage de jardinier, numéroté parfois pour le banaliser encore davantage. Cet objet, ce portrait, devient le leitmotiv constant de luvre, stabilisé et densifié par le ciment coloré dont il est empli, agrandi démesurément ou multiplié. Il est le signe de la présence constante de lartiste au sein de son uvre.
Avec la série des psycho-objets, son travail gravite autour de données qui mettent en jeu lémotionnel et laffectif au sein dun environnement souvent paradoxal. Psycho-objet Chaussons 1966 montre deux petites chaussures denfant solidement lestée de ciment coloré en camaïeu de rouge, enfermées dans un tapis aux pointes dressées agressives. Le monde de lenfance nest pas un paradis de lait et de miel.
Le point extrême du processus est certainement la construction de La Maison de la Celle Saint-Cloud commencée en 1969, quil habitera, et quil détruira en 1993. Il était impensable dans une exposition / portrait de ne pas aborder le sujet. Lorsquil met en chantier le bâtiment, en 1969, le projet est pensé alors comme le point daboutissement de son uvre. Il y réside, il en transforme successivement les pièces, les modulant au gré de son vécu, sy enfermant comme en un cocon au risque dy sombrer. Après quelques années, deux solutions soffrent à lui : se laisser phagocyter totalement par La Maison et devenir peu à peu ce « fou dans la paille » si souvent reproduit dans ses psycho-objets, ou sen évader. Il est alors le seul a pouvoir « déconstruire » ce quil a construit. Un soir, il prend une masse et donne le premier coup fatal aux murs de carrelage. De cette opération de santé, il garde les vestiges et les gravats de La Maison quil présentera diversement.
Pour le musée de Nice, il a choisi le mode conceptuel en soustrayant les traces tangibles et matérielles au regard, en les enfermant dans des cartons marqués Raynaud 1993.
Un mur de plusieurs centaines de containers enferme les brisures du bâtiment, reconstituant symboliquement la notion de lenfermement et de lobstacle. Partout autour de la salle, des portions de carrelage, ce fameux carrelage aux joints noirs dun demi centimètre, donnent à voir une idée de ce quétait le lieu à vivre de la Maison : carrelage aux numéros, aux crochets de boucherie, aux anneaux, vitrines carrelées / pharmacie
croix de pharmacie, portes arrière dambulance militaire à la grande croix rouge, toute une panoplie concernant la maladie, le corps en souffrance, mais ce sont des manières de repousser dautres souffrances, de les tenir à distance, comme il fait des cercueils une façon dapprivoiser la mort. Une grande surface carrelé porte une croix noire à gauche et plusieurs masques à gaz à droite, suspendus, comme prêts à être utilisés dans la plus lurgence dune attaque nucléaire.
Puis, les drapeaux tendus sur châssis rompent avec cette problématique égocentrique pour souvrir vers l« autre ». Mis à distance de toute connotation nationaliste ou propagandiste, les toiles prévues pour flotter au vent, sont tendues sur châssis et ce simple geste technique dappropriation suffit à leur donner un statut duvre, à les éloigner de toute intention polémique, à en proposer un autre impact. Jean Pierre Raynaud explique souvent son évolution : « Encore une fois, mon choix correspond à cette décision : prendre un objet de la réalité, le montrer du doigt, limmobiliser en le tendant sur un châssis pour le revendiquer comme mon geste artistique, cest tout et cest suffisant. »
Lorsquon sort de lexposition une proposition dun autre type nous attend : un mur de collages brillants alternant létoile bleu du drapeau israélien avec la silhouette humoristique du caneton de celluloïd jaune qui accompagne les enfants dans leur bain. Et là on est interloqué : sagit-il dune critique satirique, dun brillant exercice de composition méthodique à la façon des découpages sériels de Matisse, dun appel de lartiste à la détente ? Il ny a encore aucune réponse, cest lespace de liberté de luvre en cours de gestation. Plus tard, on verra quen penser.
Extraits de lentretien Jean Pierre Raynaud / Gilbert Perlein, 2005
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] Le quadrillage de joint noir structurant, le numérotage ou le métrage ont-ils une valeur plastique ? pourrait-on évoquer Malevitch ou la grille de Mondrian ?
Jai du mal à revenir sur mon passé car seul le présent mintéresse, mais je vais quand même te répondre. Quand je faisais le carrelage cétait mon sujet, donc, mon alphabet, ma grille de lecture. Jai choisi cette méthode, la répétition comme une sorte dactivisme : ça cest la méthode Raynaud et quand on veut ménerver, on dit que je me répète, que je fais toujours la même chose, ce qui est absurde car jai toujours limpression den faire trop et mon rêve aurait été de ne faire quune seule chose, justement pour me répéter volontairement. Malheureusement ou heureusement ma nature ma entraîné à faire des expériences.
On retrouve fréquemment dans tes uvres des radiographies et des photographies, je pense particulièrement aux photographies daliénés de Jean-Philippe Charbonnier. Pourquoi ce choix singulier ?
Je les ai rencontrées et surtout je les ai vues, ce qui nest pas toujours aussi évident car on rencontre beaucoup de choses mais on ne les voit pas forcément.
Ces images de malades mentaux représentaient en quelque sorte larchétype de la souffrance humaine ; elles ont été prises dans un asile psychiatrique au milieu des années 50, à Poitiers, époque où lunivers hospitalier était encore celui du XIXème siècle. Les malades mentaux étaient dans des cellules en carrelage pour des raisons dhygiène, avec pour litière de la paille ou du foin ; lhorreur absolue, jétais choqué. Lorsque quinze ans plus tard je me suis retrouvé dans la maison en carrelage, le corps nu, je ne pouvais éviter de midentifier à ce document douloureux, seul lart avait la vertu de transcender ce choc.
Dans les psycho-objets, tout était « signal ». En 1986, avec les adhésifs de matière dangereuse on est peut-être plus proche du signe. Vois-tu dabord une espèce de délocalisation entre ses différents signes, que ce soit cette image que tu essaies de nous faire revivre, le signe « interdit », les logos du nucléaire,
Jai réalisé les psycho-objets lorsque jétais jeune, dans une émotion à fleur de peau, mais ça ne sarrête pas là. Plus tard, en prenant des adhésifs pour Centrale nucléaire, produits dangereux, produits toxiques, jai mis le doigt sur la force, limpact et la violence dimages comportant leur part de beauté, « la beauté du diable », la beauté de linterdit, cest pour cette raison que je lai appelée Hommage à Matisse, car leur force venait en grande partie de leurs couleurs primaires comme seuls les enfants savent les employer.
Cest un peu comme ce projet pour le pavillon français à Venise où il y a ce signe récurrent qui, cette fois-ci est construit dune autre manière. Cest le carrelage imprimé
Oui, comment avec limage du crâne humain quon ne peut éviter dassocier à son propre corps, comment être familier avec une image que lon fuit. Matisse était familier avec des papiers de toutes les couleurs quil agençait dans un certain ordre. Moi je suis familier avec limage du crâne : je mets des crânes les uns à côté des autres. Matisse a traversé deux guerres mondiales, jamais la violence na fait partie de son projet, il la toujours écartée ; dans mon cas, même sans guerre, lesthétique de la violence est mise en uvre. Il suffit seulement de prendre acte de la différence de sujet.
Un de tes objets récurrents est le pot que tu considères comme « balise dune nature disparue, prothèse élevée au rang de monument, objet blessé de la naissance ». Vient-il, si tu me permets ce résumé, de ton passé de jardinier, ou est-il un pur ready-made traversant les années.
De toute façon ce nest pas un ready-made, ni de près, ni de loin. Cest lassociation violente dun pot de fleurs, de ciment et de peinture rouge dans un certain ordre. Le seul geste qui pour moi a du sens et que je revendique, cest de lavoir amené sur le terrain de la violence des uvres dart.
Cette réflexion, ce cheminement, se trouvent-ils à lorigine du choix des drapeaux ouvrant une nouvelle page de ton inventaire ?
Les drapeaux tels que je les emploie ne sont fondamentalement pas des ready-made. Le ready-made joue sur son décalage géographique de présentation. Bien sûr, les drapeaux tels que je les présentent subissent aussi ce décalage, mais je teste ici la force du pouvoir de lart.
Je suis sans doute dans le cas le plus ambitieux de kidnapping artistique. Encore une fois, le geste fondamental pour moi cest de le faire basculer du côté des objets dart.
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] On connaît le rôle et limportance de la demeure ou de latelier pour certains artistes, souvent dailleurs déracinés, on peut penser à Brancusi, on peut penser au Merzbau de Schwitters. Comment expliques-tu la part des travaux dans La Maison par rapport à tes créations autonomes ?
Il faut remonter en amont pour comprendre la nécessité de la construction de La Maison et la crise permanente que je vivais au présent, qui se transformait en acharnement sur cette architecture.
En 1968 se produisent les événements que lon connaît ; jhabite à ce moment-là dans la banlieue parisienne. Artiste depuis 6 années, je suis au cur de mon dispositif, à tel point que jai ma première rétrospective au Stedelijk Museum dAmsterdam la même année, organisée par le conservateur Eddy de Wilde, ce qui nest pas rien. Pontus Hulten reprendra cette exposition à Stockholm au Moderna Museet. Le MoMA de New York achètera une uvre importante, ainsi que le musée de Providence, à côté de Boston. On aura compris : je suis tout le contraire dun artiste maudit.
Lannée 1968, les artistes sont sollicités pour réaliser des affiches révolutionnaires à l Ecole des Beaux Arts à Paris. Jétais, on le voit bien avec les psycho-objets, dans une démarche totalement introvertie, totalement individuelle, je nai pas répondu à cette demande et, suite à cela, jai été fiché comme un artiste indésirable qui navait pas, pour eux, de conscience politique.
Je ne sais pas le sort que lon maurait réservé en 1789 ou pendant lépuration à la fin de la dernière guerre. Cette réaction a provoqué en moi un sentiment de dégoût et lart mest apparu comme la seule fuite en avant. Le regard que lon me portait renforçait ma haine de lextérieur, et une violence sinstallait en moi puisquon refusait mon indépendance de pensée ; ainsi germa le projet de construire une forteresse pour repousser le monde extérieur. Aussi jachetai un terrain à la Celle-Saint-Cloud et construisis La Maison.. Je me suis enfermé à lintérieur sans savoir combien dannées cela allait durer, deux ans, cinq ans
cela a duré vingt-trois ans.
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] On a parlé à ton sujet de « solitude glacée », dune attirance pour la violence, mais cela tu le revendiques, tu las vécue cette agressivité. On peut parler dautisme avec les psycho-objets, a fortiori avec La Maison. Est-ce que cela serait aussi une sorte de positionnement plus narcissique, mais dans un geste de retrait par rapport à la société, au monde extérieur ?
Cest un problème dinterprétation, cest un peu comme les uvres dart, il ny a pas de méthode. Ce qui importe, cest la confrontation, une certaine curiosité, une certaine disponibilité, une certaine liberté face à luvre. Lart cest une direction.
La Maison était une alternative et non pas un retrait par rapport au monde, cétait chacun chez soi, « séparés, nous sommes ensemble ». Je pouvais vivre une plus intense concentration et javais par la même occasion un regard plus aigu sur ce monde extérieur que je refusais. Je ne crois pas avoir été dans lanecdote car parler de Raynaud ça na aucun intérêt et je le savais.
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] Abordons à présent la période où tu vas amorcer ce travail sur le drapeau français dans « Campagne, Communication, Drapeau » cette trilogie bleu blanc rouge, qui est à la fois celle du drapeau qui excède peut-être aussi le drapeau français
Le drapeau français apparaît pour la première fois dans ma démarche en 1974 à la Galerie Iolas, mais son engagement navait pas la même valeur quaujourdhui où le drapeau est devenu mon sujet.
Dès 1998, au Jeu de Paume, je lintroduis dans mon uvre comme un nouvel archétype. Déjà mon ambition était de le dégager de lenfermement dans lequel il se trouvait vis à vis du politique et de lui redonner son statut dobjet. La Campagne Communication Drapeau que jai menée en 2002, pendant les élections Présidentielles (à la veille du premier et du deuxième tour) ma permis de plonger l « Objet Drapeau » dans le réel et de le confronter à toutes les réactions de peur et de violence que suscite sa présentation. Jai constaté à cette occasion que mon projet est au cur du présent le plus immédiat, au cur de la réalité et le choc du 21 avril 2002, avec le passage au second tour de lextrême droite en fut lexemple le plus frappant. Cela ma renforcé dans lidée que lartiste doit rester au cur de son projet et ne pas subir les pressions extérieures à lart.
Cest bel et bien sur cette trilogie bleu-blanc-rouge que sinitie le travail sur la notion du drapeau ?
Si on mavait demandé en 1974 pourquoi jemployais un drapeau, jaurais été incapable de le dire. Mais avec le recul je suis convaincu que je lai mis parce que cétait un élément de mon histoire personnelle, « Père mort pour la France », la logique des psycho-objets.
En 1998 jétais persuadé que jallais tout le restant de ma vie me consacrer exclusivement au drapeau français, dans cette logique que jadore : avoir un seul sujet et le répéter éternellement.
Tu vas donc passer progressivement de la trilogie chromatique du drapeau français à un corpus beaucoup plus large, à savoir lensemble des drapeaux nationaux.
Au bout dune année je me suis trouvé devant un choix fondamental : soit je continuais cette trilogie bleu-blanc-rouge comme une ascèse avec lenfermement à la clé, soit jélargissais ma palette au reste du monde, cest-à-dire à tous les drapeaux et jaccédais à une autre méthode, je ne dirais pas plus libre mais plus ouverte. Lappel du large pour la première fois fût le plus fort. Je ne recherchais plus dans lenfermement la solution mais cherchais la solution dans louverture. Une petite révolution était en train de naître en moi. Jai pensé à Matisse lorsquil était dans le confort de la peinture, adoré par tous ceux qui aimaient son travail et quun jour, à un âge certain et en plus malade, il osa soffrir la liberté de briser les certitudes avec son milieu, en prenant une paire de ciseaux pour découper la couleur. Un geste dune telle audace qui a dû certainement lisoler du monde extérieur ! Imagine un vieillard qui fait lenfant, ce nest pas sérieux ! Sil ny avait quun seul exemple ce serait suffisant. Quand jai vu la consternation des gens à mon égard devant les drapeaux tendus sur châssis à la Galerie Nationale du Jeu de Paume, à Paris, il me semblait les entendre dire : à 60 ans il a une uvre solide, quest-ce quil lui prend de remettre en question ce quil a réalisé ! De plus, ce quil nous présente paraît si dérisoire, pourquoi ne se contente-t-il pas de continuer à faire ce quil sait faire ? Jétais consterné, heureusement je pensais aux papiers découpés de Matisse. Pierre Restany, qui en avait vu dautres, a été un soutien sans faille, il savait que lorsquun artiste se pose des questions courageuses cest toujours le moment où on tente de lasphyxier.
Quand on a perdu le confort douillet de la plupart de ceux qui se disent vos amis, et sil nest pas trop tard, on peut regarder en face une certaine réalité et le manque de profondeur est ici assez consternant. Mais cette épreuve nest pas arrivée par hasard, la destruction volontaire de La Maison a été le terreau ou le socle qui me forgeait un moral de guerrier, jallais repartir me battre pour que seul lart en sorte gagnant. Imagine 35 ans de rétention, certes constructive, et puis là, je moffrais le monde, les drapeaux en étaient, au plein sens du terme, les étendards.
Quand on considère les planches de reproduction des drapeaux dans le dictionnaire, on constate le côté sériel évident et dune certaine façon la notion de collection
La page des drapeaux dans le dictionnaire fût pour nous tous un moment très fort, plus particulièrement pour ma génération ou les générations antérieures, car à cette époque, cétait pratiquement la seule page en couleurs et le choc visuel était impressionnant : ces couleurs primaires, associées à lévocation du voyage à une époque où on voyageait peu (là aussi évocation de Matisse), la couleur pour la couleur, sans perdre ce quelle évoque dans chaque drapeau, cest-à-dire un espace géographique imaginaire plus toutes les associations tumultueuses qui laccompagnent comme le drapeau nazi de 1933 à 1945 . Ainsi, tout sauf la neutralité. On est loin dune abstraction banale ; le réel en sort gagnant, cest cela que jai perçu pour nourrir le projet Drapeau.
Cette réserve de sens, de signes partagés, de signes identitaires
Finalement, si on tient absolument à créer des correspondances dans la démarche, il nest pas interdit de penser que les drapeaux tels que je les emploie aujourdhui sont les grands psycho-objets tournés vers lextérieur, le monde devenant un grand psychodrame et les drapeaux, ces repères visuels mentaux qui cristallisent les passions et les haines entre les peuples. La richesse du sujet cest quun drapeau est un code collectif tout autant quindividuel exactement comme les objets dart, alors pourquoi ne pas les rassembler puisquils fonctionnent sur une même méthode.
Cest là que tu mets au point cette manière de faire un « Raynaud », de prendre un drapeau réel, de le tendre sur châssis, un peu comme Spoerri décide de prendre un plan au sol et de le basculer vers le mur. Cest ce geste-là qui sera fondateur
Il faut que le geste soit très économe et quil ne soit pas omniprésent. Il est minimal, mais nécessaire. Jai trouvé cette méthode de tendre le drapeau sur un châssis, cest difficile pour les gens de voir ce quils voient, ils cherchent toujours à échapper au réel, par exemple, ils le regardent comme une peinture quand il faut le regarder comme un objet que jai entraîné du côté de lart. Je lempêche déjà de flotter, dêtre lyrique, cest toujours ça de pris, comme dit Pierre Sterckx.
Le fait de présenter le drapeau comme un à-plat tendu sur un châssis nous amène de la perception dune bannière « expressionniste » à la limite du color-field painting. Est-ce que pour toi dans cette redistribution et dans cette appropriation il y a stricte équivalence d'un drapeau à l'autre, ou bien est-ce que tu gardes des hiérarchies, un système de valeurs internes ?
Voilà comment ça sest passé. En 1998 je réalise mon premier drapeau, il est français, dinstinct je nai même pas pensé aux autres. Etant absolument certain que jallais travailler toute ma vie avec lui puisque celui-ci rencontrait ma mémoire et mon histoire. De plus, javais une très grande admiration pour Mondrian. Rester sur ces trois couleurs jusquau dernier jour de ma vie cétait mon rêve. Comme, en plus jadore la sérialité, pour ne pas dire la répétition (on le voit avec les pots), javais trouvé mon équilibre dans une attitude presque zen. Il sera ainsi montré dans ma rétrospective à la Galerie du Jeu de Paume, à Paris comme un manifeste qui signifiait : voilà ce que je fais aujourdhui.
Brutalement, un an plus tard, ce drapeau français ne me suffit plus et mon ambition me pousse à rencontrer tous les drapeaux internationaux.
Moi, introverti, qui avait construit des forteresses en béton, je me surprends à faire exploser ces certitudes en faisant finalement tout le contraire. Cétait tellement nouveau et jai pensé quau moins la destruction de La Maison aura servi à quelque chose. Tout ce que je métais interdit était accessible immédiatement.
Evidemment il me fallait faire face au monde des autres : la compétition, lagressivité, car je nétais plus protégé par la céramique, ce filet de protection mis en place, mais je men sentais capable grâce à cet objet individuel et collectif. Et puis, quitte à être dans le monde extérieur, autant être happé par lui, avec sa dimension politique, les malentendus, et même la calomnie qui est son corollaire. Ici je me retrouve témoin de situations en perpétuel mouvement, avec la nécessité dêtre toujours en retrait de la logique morale dans laquelle je peux être enfermé.
La rencontre avec Castro était particulièrement significative, elle a placé chacun devant le fait dêtre capable ou incapable de se trouver justement sur le terrain de lart.
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] Si ta vie se confond et se construit avec ton uvre, tu as fait le choix pour ton exposition à Nice de présenter uniquement les « Raynaud » de Raynaud, cest-à-dire les uvres de ta collection. Tu es de ces artistes qui ont une conscience aiguë de luvre en train de se constituer et tu conduis intelligemment cette lente décantation qui consiste à retenir lessentiel dune réalisation. Est-ce que tu vois ta collection de « Raynaud » comme un manifeste autobiographique, un double ?
Je nai jamais dit que cest ma collection, ce sont des uvres que je possède encore ou que jai rachetées lorsque jen ai eu lopportunité. Cest surtout aujourdhui la volonté de faire un bilan autre quinstitutionnel, de revisiter la notion de rétrospective, puisquil faut bien lappeler ainsi, puisquelle couvre de 1962 à 2005. Lorsque je ne serai plus là, on fera les expositions que lon veut. Pour le moment, jai à cur dintervenir pour tenter dexprimer ce que je pense sincèrement dune démarche qui nest pas terminée.
Javais besoin de ton accord et de ta complicité, jen profite ici pour te remercier de la liberté que tu mas offerte. Le regard vivant de lartiste, dont on sait quil est tout sauf objectif, est à prendre comme un élément à charge dans la sélection et le parcours. Finalement, jabuse toujours de ma liberté mais ici cest pour briser lhabitude que nous avons de consommer le bien culturel.