Niki de St. Phalle

Dossier de presse

Voir quelques oeuvres de la donation

Du 16 mars au 27 octobre 2002

Inauguration officielle par Jacques Peyrat, Sénateur-Maire de Nice
en présence de Madame Niki de Saint Phalle, samedi 16 mars à 18h.

Le 11 octobre 2001, Monsieur le Sénateur-Maire, Jacques PEYRAT signa avec les représentants de Niki de Saint Phalle l’acte de la donation faite à la Ville de Nice.

Le caractère exceptionnel de cette donation tient tout autant à la quantité qu’à la qualité des œuvres qui la composent : 170 pièces dont 63 peintures et sculptures, 112 œuvres sur papier et de nombreux documents originaux.

Le Musée d'Art moderne et d'Art contemporain de la Ville de Nice, devient ainsi en Europe, le second point de référence, et le premier en France, de la démarche artistique de Niki de Saint Phalle, constituant un pôle scientifique, où œuvres et documents d’archives permettront au public et aux chercheurs d’approcher son dessein.

NiKi de Saint Phalle

Niki de Saint Phalle (née à Neuilly en 1930) est une artiste de réputation internationale, notoire pour ses Tirs spectaculaires, pour ses Nanas et pour certaines réalisations monumentales de sculptures habitables dont la citation la plus imposante est le Jardin des Tarots situé en Toscane. Elle est un membre éminent du Nouveau Réalisme, auquel Pierre Restany l’a conviée à se joindre au début des années 60. L’œuvre de Niki de Saint Phalle est empreinte de sa vie, riche de rencontres et d’expériences parfois douloureuses : « En 1961, j’ai tiré sur des tableaux parce que tirer me permettait d’exprimer l’agressivité que je ressentais. Un assassinat sans victime. J’ai tiré parce que j’aimais voir le tableau saigner et mourir. J’ai tiré pour parvenir à cet instant magique, à cette extase. C’était un moment de vérité, je tremblais de passion lorsque je tirais sur mes tableaux ».
Aujourd’hui encore, Niki de Saint Phalle enthousiaste, se plaît à dire « qu ‘elle ne peut s’empêcher de créer » et qu’ elle « mène certains combats »* : elle est féministe et féminine et elle défend les minorités culturelles.

*extraits interview COTE magazine, décembre 2001

Une exceptionnelle donation

Ce don correspond au souhait de l’artiste de constituer un ensemble d’œuvres significatif d’une démarche évolutive dans lequel sont représentées successivement toutes les phases créatives de son travail, depuis les œuvres d’assemblages des années 58-60, les Tirs de 1961-63, les Nanas, la comédie humaine et ses personnages, le bestiaire fantastique, jusqu’aux réalisations récentes inspirées du légendaire des indiens des zones désertiques du sud ouest américain, des sportifs et des musiciens de jazz.
Nice est la ville dont malgré une expérience douloureuse, Niki garde le merveilleux souvenir d’une époque qui marque le début, dit-elle : « de ce qui devait être ma vraie vie *».

A la faveur de cette donation, la Ville de Nice propose une rétrospective Niki de Saint Phalle.


PROPOS SUR L’ŒUVRE

L’exposition, axée essentiellement sur la donation dévolue tout récemment par Niki de Saint Phalle au MAMAC, propose une approche de l’œuvre de l’artiste, depuis les peintures et assemblages des années 56–60 jusqu’aux travaux très récents comme les Totems, les Sportifs ou les Musiciens de Jazz.

Niki de Saint Phalle fait partie de ces artistes dont la force expressive se moque des modes et des courants.
Dans sa pratique des arts plastiques on peut déceler une connivence avec l’Art d’assemblage tel qu’il s’exprime chez certains artistes américains à la fin des années 50 à New York, puis chez les Nouveaux Réalistes au début des années 60 à Paris. C’est un monde poétique très personnel qu’elle a créé à partir de matériaux du quotidien. Elle y a trouvé l’indispensable respiration vitale nécessaire à son équilibre. Son vécu lui sert d’aliment, nourrissant son imaginaire, fécond, terrible parfois lorsqu’on décrypte certaines compositions. Niki de Saint Phalle utilise le champ du tableau pour y expulser des émotions violentes, notamment dans les Assemblages, les Tirs, les Accouchements ou les Crucifixions. Il n’est pas anodin qu’elle ait choisi les éléments constitutifs des Paysages-assemblages parmi les objets blessants, agressifs, destinés à tailler, à trancher, à percer. Couteaux, clous, ciseaux, rasoirs se multiplient, sombrant dans le lit de plâtre sous jacent : innocents paysages, tableautins faussement enfantins, où parfois, parmi des jouets se glissent des outils rouillés, des roues dentées et des hachoirs.

En février 1961, pour l’exposition collective “ Comparaisons : peintures-sculptures ” au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, elle expose pour la première fois un relief-assemblage Portrait of my lover, tableau composé d’une chemise surmontée d’une cible :

“ Sur la table, des fléchettes étaient à la disposition des visiteurs. Ils pouvaient les lancer à la tête de mon amoureux. C’était follement excitant de voir les gens lancer des fléchettes et devenir partie intégrante de la sculpture. A côté du mien était accroché un relief complètement blanc dont l’auteur était Bram Bogart. En le regardant, j’eus une illumination ; j’imaginai la peinture se mettant à saigner. Blessée, de la manière dont les gens peuvent être blessés. Pour moi, la peinture devenait une personne avec des sentiments et des sensations.
Que se passerait-il si l’on plaçait de la couleur derrière le plâtre ? Je parlai à Jean Tinguely de ma vision et de mon désir de faire saigner une peinture en lui tirant dessus. Jean fut emballé par l’idée ; il suggéra que je commence tout de suite... ” (lettre à Pontus, publiée dans le catalogue de l’exposition du Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 1993).

Niki met alors en place avec Tinguely le dispositif des 12 actions-tirs qui se succéderont entre 1961 et 1963. Pour la plupart, elles se dérouleront dans l’impasse Ronsin à Paris, située derrière l’Hôpital des Enfants Malades, où Brancusi a vécu et où Larry Rivers s’est installé en 1961. La rusticité des lieux, sorte d’enclave de terrain vague cerné de palissades et de murs en briques, offre un lieu sans danger pour y monter un stand de tir, à défaut d’être silencieux. Niki fixe sur un panneau de bois ou de contreplaqué divers objets selon une composition précise.
L’œuvre est au départ uniformément blanche, immaculée même, peinte et repeinte s’il le faut plusieurs fois. La disposition de poches de plastique dans la partie supérieure du tableau, enrobées de plâtre, emplies de peintures mais aussi de toutes sortes de produits alimentaires, spaghettis, œufs, riz, tomates, est la clef du processus de coulée multicolore qui donne sa cohésion à l’assemblage d’objets. Les objets eux-mêmes proviennent d’une récupération hétéroclite, à l’instar de tous les jeunes artistes du Nouveau Réalisme qu’elle fréquente. On y trouve aussi bien des crocodiles naturalisés, des scorpions, que des casseroles, des couvercles de pots de peinture, des peignes ou des tubes de rouge à lèvres… Le relief est dressé contre la palissade de bois puis l’artiste munie d’une carabine ou d’un revolver tire sur le tableau, relayée par des amis, des amateurs ou des visiteurs.
Le premier Tir eut lieu le 12 février 1961 dans l’impasse Ronsin, en présence de Pierre Restany et Jeannine de Goldschmidt, des photographes Shunk et Kender, d’Hugh Weiss, de Vera et Daniel Spoerri... Plusieurs autres Actions-tir ont eu lieu en plein air dans le cadre d’expositions célèbres dans des institutions publiques: “ Bewogen-Beweging ” (17 mai-13 septembre 1961, Amsterdam) ; “ Rörelse i konnsten ”, au Moderna Museet de Stokholm, ou dans le cadre de l’exposition à la Galerie J, “ Feu à volonté ” en juin 1961, à l’Abbaye de Roseland à Nice pour le Festival des Nouveaux Réalistes présenté à la Galerie Muratore, ou près de la maison de Virginia Dwan, sur la plage de Malibu en Californie. Plusieurs Tirs de l’exposition ont fait partie de l’exposition à la Galerie J notamment : Tir à la raquette, 1961, Tir première séance-seconde séance, 1961…et Tête de lit, 1961, mis en dépôt au musée de Nice par le Fonds national d’Art contemporain depuis l’ouverture du Mamac en juin 1990.

Vers 1962-63, Niki de Saint Phalle procède à des tirs sur des “ autels ”, diptyques ou triptyques inspirés des retables du XIIIème, dorés, porteurs de toute la pacotille cultuelle traditionnelle. Toute une suite d’œuvres à connotation religieuse trahissent un ressentiment à l’égard de l’éducation stricte subie dans une enfance choyée mais rigoriste et étriquée, contre laquelle elle se rebelle. Elle règle ses comptes à coups de carabine en “ tuant ” la peinture. “ En 1961, j’ai tiré sur des tableaux parce que tirer me permettait d’exprimer l’agressivité que je ressentais. Un assassinat sans victime. J’ai tiré parce que j’aimais voir le tableau saigner et mourir. J’ai tiré pour parvenir à cet instant magique, à cette extase. C’était un moment de vérité, je tremblais de passion lorsque je tirais sur mes tableaux. ”

Peu à peu l’œuvre de Niki de Saint Phalle dépasse le cadre de l’introspection salvatrice mais égocentrique pour atteindre à une réflexion sur la comédie humaine. Toute son œuvre devient une fresque dans laquelle elle met en scène des histoires à la manière de contes de fée, où se mêlent délices et horreur. Par métaphores, elle donne à voir sa vision de l’humanité. Ses idoles sont dans un premier temps des poupées échevelées hurlantes exprimant sa propre souffrance d’un vécu en contradiction profonde avec sa personnalité. Le microcosme de sa famille la met en contact très tôt avec la difficulté de communiquer avec l’autre, avec l’hypocrisie, avec la perversité, avec tout ce que l’on ne dit pas par convention, et qu’elle refuse profondément au risque même d’en voir sa santé altérée.

La période “ blanche ” de Niki de Saint Phalle commencée avec les Tirs se poursuit avec les Cathédrales, les Monstres (White Gremlin, Gambrinus…) et surtout les Mariées. La symbolique de la pureté mise à mal n’en finit pas d’être criée par de grandes poupées tristes parées de superbes robes d’apparat et qui hurlent infiniment leur désespoir. Les mariées souffrantes repliées sur leur douleur, dansent un menuet macabre, ou se promènent à dos de cheval, chlorotiques “ Ophélies ” issues d’un Bal de vampires. L’une d’entre elles, la Mariée sous l’arbre, semble s’abandonner au sommeil, écrasée par la chaleur de l’été, sous les frondaisons luxuriantes d’un arbre surchargé de fruits, de fleurs, d’animaux de plastique. Les branches se tordent au dessus de sa tête, portant à leur extrémité des visages, hydre menaçante. Le contraste entre la surabondance végétale et la fragilité de la silhouette blanche met en évidence le manichéisme de la composition. Mais n’est-ce pas l’Eve éternelle au jardin d’Eden sur laquelle se penche, tentateur et avide, le Malin ?

Au fur et à mesure que l’artiste atteint une maturité et aussi un apaisement, l’image de la femme qu’elle nous donne évolue vers une plus grande sérénité. Ce sont les Nanas de tissu et de fils sur carcasses de treillage métallique, borgnes ou échevelées, parfois à l’état de tronc (Nana Boule sans tête, Erica, Marilyn) qui présentent des silhouettes gravides inspirées des représentations féminines paléolithiques, alors qu’à partir de 1965 environ, des Vénus rebondies, sautillent sur leurs petits pieds, virevoltant en tous sens, peintes des couleurs vives que permet l’utilisation de la résine de polyester. Leurs formes replètes, généreuses sont les images éternelles de la maternité triomphante et de la féminité telles les Vénus de Lespugue ou de Willendorf. Un rien dévorantes, elles dominent de leur corpulence l’homme fluet qui les accompagnent parfois. La sculpture monumentale Hon, réalisée pour le Moderna Museet de Stockholm en 1966 figure une géante allongée, accueillant de tout son corps le visiteur ; c’est une offrande symbolique où se marque chez l’artiste le clivage entre un processus d’attirance pour le morbide et le mortifère et l’élan pour la vie.

Son bestiaire fantastique issu des livres d’Heures, du légendaire de l’Asie du Sud Est ou des déserts du Mojave, nous réserve la matière de délicieuses frayeurs. Rhinocéros, autruches, boas, araignées, iguanes, monstres étranges composés comme des puzzles, forment le substrat des histoires qu’elle raconte, dans des compositions qui ne sont pas sans rappeler les tableaux-assemblages de ses prémices, voire même l’iconographie historiée médiévale. Le dragon ou le griffon, omniprésent, est mené en laisse par la Princesse et les animaux de l’Arche de Noé ou du Jardin des Tarots ont un aspect bien débonnaire. Mais les compositions fourmillent d’insectes, de coléoptères, de lézards, à la taille exacte des humains qui se promènent sur fond de roches arides, un fragment de la narration cohabitant avec sa suite dans le champ du tableau. Au plan formel, elle privilégie la narration où se mêlent image dessinée et, bien souvent, écriture en forme de phylactères.

Récemment, elle s’est penchée sur la légende de la Reine Califia, princesse indienne des contrées de l’ouest américain et du Nouveau Mexique. En 1510, à Madrid, le comte Garcia Ordoñez de Montalvo publie un livre intitulé Les exploits d’Esplandian. Il y raconte l’histoire de la prise de Constantinople et fait intervenir une reine guerrière du nom de Califia. Femme très belle et très puissante, elle régnait sur une île à l’ouest des Indes, peuplée d’amazones noires, resplendissantes de perles et d’or. Dans cette île, on pouvait trouver une grande quantité de métaux précieux et toutes sortes de bêtes fabuleuses. Le roman donna naissance à la légende des 7 cités d’or de Cibola et fut une des motivations de l’expédition de Francisco de Coronado en 1540. Niki de Saint Phalle s’est inspirée du conte pour réaliser des sérigraphies et lithographies charmeuses et colorées. Elle érige les Totems majestueux aux formes massives recouvertes de galets et de pierres chatoyantes, figurant des aigles ou des oiseaux exotiques aux ailes déployées et au bec impérieux, ou sinueux comme les serpents du désert. La variété des matériaux, pierres polies comme les cabochons des bijoux mérovingiens, récupérées patiemment dans les contrées arides de l’Arizona et du Nevada offre le potentiel à créer des stèles précieuses, reflets d’un légendaire enfoui dans la mémoire collective de ces peuplades autrefois condamnées à disparaître qu’elle participe à ranimer.

La tragédie de l’esclavage et le problème subséquent de l’intégration des populations noires dans la société américaine génère chez Niki de Saint Phalle la création de sculptures de grande taille représentant les stars du sport (Michael Jordan, etc.) et du jazz (Miles Davis, Louis Armstrong, Joséphine Baker). Résine de polyester, mousse de polyuréthane sur armature d’acier, mosaïque de miroirs, pierres colorées, pâtes de verre, céramique composent la matière de ces versions masculines des Nanas. Destinées à être placées dans l’espace urbain, elles campent avec insistance les nouvelles idoles, subtile revanche du sort. Et c’est là qu’on rejoint la dimension humaniste de Niki de Saint Phalle, dans la défense des minorités culturelles à laquelle elle se consacre sans relâche depuis de nombreuses années.

Le choix opéré dans la sélection des œuvres de l’exposition met en évidence la gestation de l’œuvre jusqu’à son point d’orgue.

décembre 2001

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