La dynamique qui nous a conduit à mettre en exergue le thème du «Mur» fait écho à une observation qui dépasse le strict niveau esthétique. La construction de lEurope sélabore peu à peu, faisant apparaître des contradictions inhérentes à ces notions subtiles de frontières réelles, imaginaires, fluctuantes, que la géopolitique induit. Il est étonnant quà lheure des mutations vers la constitution de fédérations, voire même vers le phénomène de mondialisation, on érige à nouveau un mur en Israël, alors que le monde occidental a vivement salué, dans un beau consensus, la destruction du mur de Berlin en novembre 1989. Pourquoi la structure physique ou intellectuelle du mur est-elle si indispensable à notre fonctionnement social et à notre mental ? Depuis laube des temps historiques, lhomme a manifesté intuitivement le besoin fondamental de se structurer au sein de limites, matérialisées par des cloisons, des murailles, des enceintes, des frontières, dont il a ensuite investi les surfaces par des signes identitaires. La peinture est née de ces imprégnations / empreintes.
Le musée dArt moderne et dArt contemporain de Nice propose du 26 juin au 14 novembre 2004 une exposition thématique ambitieuse : Intra-muros. Cest une transposition contemporaine dun processus né il y a plusieurs dizaines de milliers dannées, qui conserve encore tout son sens et sa place sur la scène artistique contemporaine.
Lappropriation des surfaces murales à lintérieur dun lieu, comme dans le domaine urbain, a de tous temps interrogé les artistes au point que nous évoluons quotidiennement au milieu des nombreuses traces de ce phénomène. Aussi loin quon se projette dans le passé, cette imprégnation correspond à un acte essentiel où se rejoignent le mode dexpression spécifique de lartiste et un besoin fondamental ressenti par le regardeur. On peut citer quelques réalisations notoires permanentes au Château dOiron dans le Poitou, au Castello di Rivoli près de Turin, au musée des Beaux arts dAmiens (peinture murale de Sol LeWitt), au musée dArt contemporain de Lyon (texte oblitéré de Joseph Kosuth), au foyer de lOpéra de Gelsenkirchen dans la Ruhr (murs déponges bleues d Yves Klein) etc.
Luvre artistique ne se suffit pas à elle-même. Les images ont deux manières de captiver lattention et de provoquer une émotion : par ce quelles contiennent de beauté et par ce quelles conservent de pensée. Lhistoire de la peinture murale ouvre un grand nombre de pistes de recherches aux analystes dont lexposition Intra-muros pourrait être une réponse contemporaine.
Nous avons souhaité donner à vingt artistes contemporains, parmi les plus importants au plan international, lopportunité d inscrire une uvre sur une surface dans les salles du musée et nous avons pressenti les acteurs suivants :
Giovanni Anselmo, John Armleder, Robert Barry, Jean-Charles Blais, Mel Bochner, Daniel Buren, Tony Cragg, Damien Hirst, Joseph Kosuth, Jannis Kounellis, Sol LeWitt, Richard Long, François Morellet, Robert Morris, Giulio Paolini, Haim Steinbach, Niele Toroni, David Tremlett, Bernar Venet, Lawrence Weiner.
Ce choix est induit par le fait que chacun de ces artistes sest, depuis plusieurs années, illustré dans la problématique du mur en tant qu objet de création et non en tant que support technique et utilitaire de luvre. On peut constater aussi que la plupart dentre eux sont actifs lors de lédification du mur de Berlin les 12- 13 août 1961. Nul doute que ce phénomène ait eu une répercussion consciente ou inconsciente dans le champ artistique. En adéquation avec les orientations du programme scientifique du musée, nous nous sommes attachés à faire apparaître lexploration des recherches formelles identifiables comme une suite des mouvements davant-garde des années soixante et soixante-dix, essentiellement en ce qui concerne lart conceptuel, le minimalisme américain et l Arte Povera. Dans cette dynamique, nous avons choisi de ne pas aborder la figuration.
La gageure consiste à établir une cohérence, salle par salle, dans la présentation des uvres réalisées in situ. Cette notion de lin-situ, qui interroge nombre dartistes contemporains, met en perspective ladéquation de luvre au lieu comme condition nécessaire de lacte créatif.
Les vingt artistes ont relevé le défi des contraintes imposées par le projet : une contrainte technique qui consiste pour lartiste à travailler en deux dimensions exclusivement ; la notion de travail éphémère, puisquil est convenu que les uvres réalisées in situ devront céder leur place aux expositions temporaires à venir ; la nécessaire monumentalité de luvre ; lobligation dun dialogue entre des artistes présentés dans un même lieu, par le biais de travaux répondant à des modes opératoires souvent très différents.
Des thématiques se révèlent à lanalyse : lappropriation de la surface murale dans un certain respect de la tradition apparentée à la fresque (Armleder, LeWitt, Tremlett) ; lusage des signes constituant les langages de lart contemporain par linscription de textes, de slogans proches de la publicité, de graphismes géométriques (Kosuth, Steinbach, Weiner) ; linterrogation sur les limites du champ pictural (Steinbach, Barry) ; la notion dempreinte, de trace, et par extension le rapport au corps (Long, Toroni, Kounellis ou Morris) ; linterrogation de la notion de représentation (Paolini) ; lart comme proposition mentale (Anselmo, Kosuth) ; linterprétation de la lumière (Morellet, Blais).
Lexposition proposée ouvre un champ dinvestigation qui na été abordé que rarement au plan international, notamment au Jewish Museum de New York en 1970.