Assan Smati, Vincent Ganivet, Sarah Sze

05 février-05 juin 2011

 

Le Mamac présente trois expositions monographiques consacrées à de jeunes artistes venant d’horizons différents (Berlin - Paris - New York). Le premier, Assan Smati, produit une œuvre figurative empreinte de références artistiques allant de l’art primitif et classique, à Baselitz et Bacon. Attaché au travail en atelier, Assan Smati pratique un art où le savoir-faire, l’histoire de l’art et son ressenti sont étroitement imbriqués. A l’image des constructeurs des édifices gothiques, Vincent Ganivet expérimente la mise en tension et l’assemblage de matériaux de construction. L’étude et l’expérimentation des charges, des poids et des contrepoids lui permettent d’obtenir une grande diversité d’arcatures défiant les lois de la gravité. Sarah Sze, enfin, présentera une installation aérienne et foisonnante à partir de matériaux de récupération et de déchets domestiques (bouteilles en plastique, briques de lait…) constituant une sorte de base spatiale ou expérimentale, une maquette d’architecture futuriste.

Assan Smati


Pink Flamingos, 2009, Peinture, Huile sur toile
290 cm x 600 cm, Collection privée,
Courtesy Galerie Bernard Ceysson, Paris, Saint-Etienne, Luxembourg

Assan Smati est un artiste complet. Comme les artistes d’autrefois, il dessine, peint, sculpte, grave. Comme les artistes de son temps, il photographie, utilise les outils informatiques et construit des installations.
L’exigence et l’énergie caractérisent le travail d’Assan Smati. Il se délecte à la conception de projets téméraires et heureusement démesurés. Il modèle, taille, fabrique, seul, cheval, centaure, (...) , créatures hybrides, têtes colossales, pylônes totémiques (Dos Santos).

Ces œuvres confirment l’engagement d’Assan Smati pour un art figuratif réaliste qui se démarque fortement des conventions et des us contemporains dans ce domaine. Ces œuvres ne sont semblables à aucune autre. Elles surprennent par leur efficacité visuelle obtenue par des moyens et des techniques variés relevant de plusieurs registres, disons, de figuration. Une unité de style, pourtant, s’en dégage qui qualifie sculptures, en plâtre, en résine ou en plomb, gravures et peintures, comme œuvres d’un même artiste.

Le Cheval bleu (...) En sa présence scellée dans son immobilité se condense toute l'histoire de l'art : l'épopée du « Cavalier bleu », la légende animalière de Franz Marc, Yves Klein et ses morceaux tangibles du ciel. Ce cheval si matissien, si kitsch, si pop, si neuf, peut se multiplier, comme la forme dans une toile de Viallat, pour remplir l'espace. D'autres œuvres d'Assan Smati explicitent ce que les chevaux exposent de manière quasi narrative : l'obsession de remplir l'espace, de le contraindre, de fracturer son vide par l'intrusion de la monumentalité. Assan Smati se place donc délibérément sur des territoires incertains, provisoires, ouverts plutôt aux signifiés des œuvres qu'à leur pouvoir décoratif.

Le Centaure (...), sculpture en résine, est soigneusement laquée et polie. Son « fini » d’œuvre, d’objet, s’exhibe. Mais la représentation, elle, se désigne comme celle de l’inachevé, de l’humain non abouti, (...) entre l’homo sapiens et la bête. Paria, buste d’homme à tête de chien (...) évoque irrésistiblement Anubis, le dieu égyptien, passeur d’âmes, le chien errant qui, dans les cimetières, veille sur les tombes. (...) Une signification plus prégnante encore qui réfère Paria à tous ceux qu’explicitement ou implicitement, (...), les occidentaux considèrent comme des sous-hommes. Cette symbolique du passage, renforce celle de la traversée des différences, du changement de statut social, qui est au cœur et à la source de l’iconographie de l’œuvre d’Assan Smati.

A l'opposé du Centaure, Paria , comme La Hyène ou encore Le Boxeur, relèvent d'une esthétique du non finito dont la brutalité est renforcée par la présence des évents qui semblent rattacher tels des cordons ombilicaux, la sculpture, et ce qu'elle représente, à la matière inerte et pesante d'où elle tente de s'extraire et de s'élever.

Il y a, ensuite, Les Têtes, (...). Ce sont des têtes d’Africains noirs. Elles sont lisses et soigneusement polies. Elles sont posées sur des socles bas. Les corps dont elles sont séparées pourraient être des corps de colosses ou de géants. Têtes de centaure ou d’êtres humains coupées et exhibées comme trophées ? D’autres hypothèses sont tout aussi plausibles. Mais ces signifiés à préciser ou, plutôt, ces ambiguïtés stimulant notre imagination, découlent de la fabrication de la sculpture et des liens entre ces têtes et les autres œuvres d’Assan Smati. Comme si les sculptures à l’enveloppe lisse et tendue résistaient aux œuvres rugueuses apparemment non finies. La résistance est la signification intrinsèque inscrite au plus profond de son travail. (...) C’est la résistance au temps, la résistance d’un art intemporel, présent à jamais, hors des modes et des convenances de saison.

Pink Flamingos

Ce tableau est d’évidence une œuvre majeure dont l’impact ne sera pas épuisé par son classement dans le registre des figurations contemporaines. (...) La technique d’Assan Smati (...) génère une foule, une masse, qui littéralement, compresse les Pink Flamingos dans une sorte de bas-relief à la César ou à la Arman. Mais le regard peut se focaliser sur un visage, puis sur un autre, sur un autre encore, et ainsi de suite. Et s'y attarder. On ne peut oublier son sujet : ces hommes vêtus uniformément de vestes et pantalons roses sont des condamnés. Auteurs des massacres du Rwanda, ils sont à leur tour voués à une mort programmée. Cette œuvre exprime, « image » le tragique contemporain, nos doutes, nos remords et ce constat terrifiant de la ténuité de la frontière séparant les bourreaux et les victimes.

Il revient à Assan Smati d’avoir réussi à faire renaître un art capable d’exprimer et d’incarner en peinture la folle dérive d’un monde en perdition…

Bernard Ceysson.
(extrait du catalogue Assan Smati, MAMAC/IAC, 2011)

Biographie