Assan Smati, Vincent Ganivet, Sarah Sze

05 février-05 juin 2011

 

Le Mamac présente trois expositions monographiques consacrées à de jeunes artistes venant d’horizons différents (Berlin - Paris - New York). Le premier, Assan Smati, produit une œuvre figurative empreinte de références artistiques allant de l’art primitif et classique, à Baselitz et Bacon. Attaché au travail en atelier, Assan Smati pratique un art où le savoir-faire, l’histoire de l’art et son ressenti sont étroitement imbriqués. A l’image des constructeurs des édifices gothiques, Vincent Ganivet expérimente la mise en tension et l’assemblage de matériaux de construction. L’étude et l’expérimentation des charges, des poids et des contrepoids lui permettent d’obtenir une grande diversité d’arcatures défiant les lois de la gravité. Sarah Sze, enfin, présentera une installation aérienne et foisonnante à partir de matériaux de récupération et de déchets domestiques (bouteilles en plastique, briques de lait…) constituant une sorte de base spatiale ou expérimentale, une maquette d’architecture futuriste.

Vincent Ganivet


Sans titre, 2010, parpaings, sangles, cales en bois, Palais de Tokyo, Paris, production Palais de Tokyo
photo Vincent Ganivet - © Vincent Ganivet

Né en 1976 à Suresnes (92), Vincent Ganivet vit et travaille à L'Île-Saint-Denis (93). Diplômé de l'École Nationale Supérieure des Beaux-Arts en 2003, ce jeune artiste développe une pratique artistique de l'absurde et de l'éphémère. En effet, Vincent Ganivet crée des œuvres à partir de matériaux bruts, d'objets et de phénomènes du quotidien détournés de leur fonction initiale. Il s'amuse à transformer un dégât des eaux en une installation ou bien encore un feu d'artifice en une peinture murale.
De ce fait les objets révèlent leur nature cachée, apportant ainsi au banal une certaine beauté et à l'accident une vraie poésie. Plus récemment, il s'intéresse de près à une pratique de la sculpture pure en utilisant uniquement le parpaing créant ainsi des œuvres qui ont l'équilibre fragile d'un chantier en suspens. En jouant de l'assemblage et de l'accumulation de ce matériau brut, Vincent se veut bâtisseur et crée des architectures, rappelant tantôt celles des cathédrales gothiques tantôt celles des jeux de construction comme les "LEGO", à la limite du point de rupture et de l'effondrement.

Après une présentation de deux œuvres très remarquées dans l'exposition Dynasty au Palais de Tokyo et au Musée d'Art moderne de la Ville de Paris, Vincent Ganivet se lance dans la "construction" d'une nouvelle structure de parpaings pour son exposition au MAMAC de Nice.

A partir de matériaux de construction et d'éléments préfabriqués simples Vincent Ganivet installe des événements, parfois des accidents, dans les galeries d'art. Il monte un igloo en parpaings (Igloo), commande à l'aide un minuteur l'explosion d'un feu d'artifice depuis sa boite en bois (Feu d'artifice), met en scène un dégât des eaux (Dégât des eaux) et orchestre la chute de plus de six cents parpaings (Domino cascade).
Le public est intrigué, déplacé, voire disposé : de l'intérieur à l'extérieur de la galerie pour éviter les fumées (Feu d'artifice), à l'intérieur de l'espace pour mieux voir l'événement (Domino cascade), etc. Il est (un peu) menacé ou subjugué et ne peut pas tout saisir, physiquement ou parce que le mobile a disparu dans ce jeu de création : personne n'habite l'igloo en blocs de béton, le dégât des eaux est sans causes ni conséquences, le feu d'artifice est livré sans la fête... Où vont les parpaings qui tombent, quand ils tombent en cascade ?
Avec Vincent Ganivet, on a parfois l'impression d'être avant le « parlant ». Très peu de textes accompagnent la présentation de son travail (de la galerie au site internet), aucun signe n'apparaît dans les pièces elles-mêmes et le public est parfois contraint de regarder l'oeuvre depuis l'extérieur, derrière une vitre qui en étouffera les sons (Feu d'artifice). Ces sons sont souvent les seules paroles, onomatopéiques. Les travaux de Vincent Ganivet font ploc ploc, Fssshhhhhspaff, toc toc toc toc, témoignant d'un flux qui se crée dans la matière brute, standardisée (morte ?) qu'il utilise.
C'est particulièrement évident avec le Domino cascade : obéissant à une impulsion invisible, les parpaings tombent dans un bruit sourd avec la régularité d'un métronome, montent et descendent les escaliers, et passent devant le public ému comme devant sa première locomotive.
Une fois encore, comme pour le feu d'artifice ou le temps suspendu de la goutte d'eau, le temps compté, s'étire sans mobile apparent (à la différence d'un train, les parpaings en boucle ne vont nulle part). L'émotion naît de cet étirement. On pense à quelques maux contemporains, monotonie, stéréotypie (artistique, urbaine...) renvoyés par la même occasion à leur vide.
Si certains aspects de son travail s'apparentent au burlesque (question du mobile, manipulation de la foule, trompe-l'oeil et préoccupations géométriques, accidents sans paroles, etc.) il semble que Vincent Ganivet n'en garde que le moment où l'accident devient « heureux », à savoir le moment où tous les éléments en présence dans l'environnement se rejoignent pour tendre vers un but, ici leur but artistique (Erik Bullot parle à propos du cinéma de Buster Keaton de « suradaptation » du personnage dans l'histoire). Après expérimentation sur son « chantier », les pièces sont livrées dans leur temps le plus efficace. Dans le cas des parpaings, on peut les récupérer ensuite car ils ne sont jamais figés dans le ciment. La liberté entre ces blocs permet à l'artiste de faire de nouvelles propositions, tout en jouant sur les modalités de présentation : un parquet flottant à la FIAC 2004; un igloo, un mur, une arche dont on peut voir les plans de construction affichés au-dessus des palettes de parpaings, à la galerie Corentin Hamel. Des documents, vidéos notamment, de ses autres travaux sont également consultables.

Emily King

Biographie