La quatrième dimension
Julien Crépieux, Stéphane Graff, Laurent Grasso, Bertrand Lamarche, Stéphane Thidet

9 février-26 mai 2013
1er étage du musée

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Vernissage le vendredi 8 février 2013 à 19h

Le projet regroupe cinq vidéos récentes (2010-2012) d'artistes à la démarche pluridisciplinaire. Leurs points communs : une appréhension particulière de l'espace-temps mais aussi de l'étrange. Julien Crépieux, Stéphane Graff, Laurent Grasso, Bertrand Lamarche, Stéphane Thidet invitent à faire l'expérience de « La Quatrième Dimension ».

Le titre fait référence à une série télévisée américaine de science-fiction écrite par Rod Serling dans les années 1960 (The Twilight Zone dans sa version originale) dans laquelle de petites histoires en apparence banales basculent dans le domaine du surnaturel grâce au puissant pouvoir de l'imagination et du suspens. La programmation vidéo donne ainsi la part belle à l'inquiétante étrangeté qui peut jaillir du quotidien.

Tantôt ouvertes sur l'espace d'exposition, tantôt repliées dans une Black Box, les projections vidéo fonctionnent comme autant de portes s'ouvrant « de l'autre côté du miroir » (Lewis Caroll). Elles injectent de la magie et du merveilleux à l'ère objective et rationnelle du « tout contrôle ». Elles mettent en doute les principes de réalité et de vraisemblance, relativisent notre rapport au temps et à l'espace, utilisent le pouvoir des images pour mieux réinterroger les modes de perception et de croyance qui sous-tendent notre société.

À l'heure du marasme ambiant entre le flop d'une fin du monde et une crise globale de notre système, ces artistes ont choisi de délaisser le constat distancié et cynique au profit d'une réévaluation d'un merveilleux partout incrusté dans notre réalité. À partir de détails anodins, l'imagination peut prendre le dessus et alors, tout devient possible.


Julien Crépieux, Microfilm, 2012, Vidéo noir et blanc, son, 87'
Courtesy galerie Jérôme Poggi, Paris
© Julien Crépieux

Julien Crépieux

Microfilm est une transcription vidéographique d'une ouvre cinématographique : Pickup on South Street (1953) de Samuel Fuller. Il ne s'agit pas d'un remake, ni d'une adaptation, mais bien d'une transcription comme on l'entend en musique. Transcription dans le sens où la structure modèle est respectée mais où l'objet final diffère de l'original par la mise à distance et la contextualisation de ce dernier, dans une sorte de mise en abyme de la situation de tournage, et par le medium employé. Le film de Samuel Fuller est utilisé comme une partition pour la réalisation - on pourrait aussi bien parler d'exécution, comme pour les instrumentistes - de l'ouvre.

Le projet consiste à filmer un film. Pour autant il ne s'agit pas ici d'un plan séquence et le cadrage n'exclut pas le contexte mais l'intègre, au contraire, dans une nouvelle composition. Microfilm reprend chacune des coupes, chacun des mouvements et axes de caméra, chacune des valeurs de plan du film « modèle », en mettant en scène non pas des acteurs mais un ou plusieurs moniteurs diffusant le film de Samuel Fuller, mis en espace dans les différents intérieurs et extérieurs d'une maison inhabitée. Il y a ainsi synchronisation de mouvement et de durée entre l'image et l'image contenue dans l'image.

Avec ce dispositif de mise en scène dans et autour de la maison, c'est le film de Samuel Fuller, qui pourrait être aussi bien le souvenir d'un film, qui habite ce décor dépeuplé et seulement hanté par la présence hors-champs du corps filmant.



Stéphane Graff, Professore : La méthode expérimentale à l'étude des phénomènes de la vie, 2010, Vidéo, 11'45''
Courtesy galerie Odile Ouizeman, Paris
© Stéphane Graff

Stéphane Graff

Stéphane Graff a créé un alter ego en la personne du Professore. C'est en fait une partie de cette série qui comprend des photographies, des vidéos, des sculptures et une édition qui est présentée ici. Cette série est en quelque sorte une fiction sur l'occulte et la perception. Stéphane Graff substitue l'atelier de l'artiste au laboratoire du savant fou, et son statut à celui de scientifique ou plutôt d'expérimentateur totalement marginal et génial. En écho à ce dédoublement de la personnalité, le modèle féminin devient à la fois une assistante dévouée et un animal de laboratoire. Les hommes apparaissent davantage comme des patients ou des cas pratiques renforçant la « véracité du reportage ». Car loin d'être comique ou parodique, les personnages conservent tout leur sérieux pour rendre ce scénario plausible. Devant un tableau noir recouvert d'équations, tout un attirail d'instruments à la fois inoffensifs et teintés de perversité, complètent le dispositif de persuasion. Les tests, auxquels la jeune femme se prête sont réalisés à partir de techniques photographiques et cinématographiques anciennes. L'image peut être dédoublée par des jeux de miroir et d'inversion, diffusée en reverse, etc. Les scénettes s'enchainent tels des flashs ou des images rémanentes puis se mêlent aux impressions de déjà-vu. Les paroles et la musique (composées par l'artiste) nous bercent dans une atmosphère étrange qui semble étirer ou annuler le temps. Les thématiques de l'hypnose et de l'ensevelissement accentuent l'érotisme macabre du nu féminin. Les corps sont toutefois déshumanisés, morcelés au profit de l'observation et de l'expérimentation. La vidéo est bien sûr en noir et blanc. Proche de l'univers de Man Ray, elle évoque, derrière sa part magique, l'époque victorienne (Duchenne et Charcot) jusqu'à la guerre froide.



Laurent Grasso, The Silent Movie, 2010, Film 16 mm transfété sur blu-ray, Couleur, son, 23'27
Courtesy galerie Chez Valentin, Paris / Sean Kelly Gallery, New York
© Laurent Grasso / ADAGP, Paris, 2013

Laurent Grasso

The Silent Movie s'attache aux constructions militaires de la ville de Carthagène en Espagne. La vidéo consiste en une approche silencieuse des bâtiments de défense, tapis dans le paysage. Important port commercial et base navale, Carthagène a fait l'objet d'une protection massive de son littoral, depuis le XVIème siècle jusqu'au franquisme. Les différentes typologies des constructions en place révèlent l'évolution de cette architecture et de son utilisation. À la fois massives, discrètes et inaccessibles, elles s'incrustent dans le territoire à la manière d'un troglodyte et semblent monstrueuses. « Aujourd'hui, certaines sont en activité et d'autres abandonnées ou en ruine ; d'autres encore ont été reconverties en lieu de promenades touristiques -comme Berlin et ses bunkers-. [.] C'est justement cette confluence de plusieurs narrations sur un même endroit, ou sur un même sujet qui opère un glissement de sens que j'essaie de réarticuler à partir de différents dispositifs » (Laurent Grasso : Uraniborg, Skira Flammarion/Jeu de Paume/Musée d'art contemporain de Montréal, Paris, 2012, p.124). Empruntant tour à tour le point de vue de l'attaquant et celui de l'assiégé, The Silent Movie suggère l'idée d'un ennemi potentiel invisible, d'un risque toujours sous-jacent, d'une surveillance omnisciente. Les mouvements de caméra et la bande son, en jouant sur les visions rapprochées et lointaines, fonctionnent comme des missiles dont nous serions la cible. Le dispositif mis en place par Laurent Grasso dirige notre perception, crée une fiction stratégique et paranoïaque totalement amplifiée ; car, réellement, rien ne se passe. L'absence crée une latence insoutenable, une menace impalpable qui nous éloigne de la raison pour nous faire basculer du côté de l'étrange et de la croyance. Il faut dire que la guerre, le cinéma et la manipulation vont souvent de pair.



Bertrand Lamarche, Cosmo disco, 2012, Vidéo, 10'
Courtesy galerie Jérôme Poggi, Paris
© Bertrand Lamarche

Bertrand Lamarche

Cosmo disco est une installation vidéo qui donne à voir une platine vinyle en action filmée par une camera qui effectue une révolution sur elle-même. La vidéo projetée à l'échelle de l'espace d'exposition donne un sentiment d'aspiration par le double mouvement qui l'anime ; le disque vinyle tourne sur l'axe de la platine pendant que la camera effectue une rotation complète perpétuelle comme dans un mouvement de spirale.
Le sentiment d'apesanteur est encore accentué par le focus monumental, quasi cinématographique, qui confère une dimension abstraite à l'image qui se prête volontiers à notre imagination : éclipse, anneaux de Saturne, tourbillon, trou noir, tout un champ sémantique propre à la cosmologie. Un bruit sourd de discothèque nous assaillit comme un parasite supplémentaire. D'une image banale, désuète et vintage, celle d'un tourne-disque en fonctionnement, L'artiste met en place un dispositif à la fois extatique et déroutant, où un sentiment d'entropie peut nous submerger, comme si nous étions transportés dans une autre dimension. Le magnétisme de la machine rotative opère. Le bras de l'électrophone poursuit sa course effrénée, son oil semble tout voir et tout contrôler. Le sample détruit toute échappatoire. Nous sommes comme aspirés dans une éternelle oscillation aléatoire, rappelant un mouvement interstellaire.



Stéphane Thidet, Half Moon, 2012, Vidéo, 9'
Courtesy galerie Aline Vidal, Paris
© Stéphane Thidet

Stéphane Thidet

Ce projet a été réalisé par l'artiste en 2012 à la villa Montalvo à Saratoga en Californie, dans le cadre de la résidence Lucas Art Program. Dans Half Moon, le jardin d'une maison méditerranéenne devient le décor d'un théâtre étrange qui réactive des contes et des légendes, aussi bien urbaines que mythologiques. À partir de détails infra-minces (Thierry Davila), Stéphane Thidet fait basculer « la réalité » dans un univers fantasmagorique. Il fait nuit, le chant des grillons est si fort qu'il en est inquiétant. Le magnétisme de la demi-lune exerce son pouvoir phagocytaire sur le monde, les sculptures maléfiques complotent sur le destin de l'univers et les animaux sauvages prennent possession du monde des humains. Les plans fixes se succèdent comme si la scène était filmée par une caméra de surveillance. Mais qui espionne qui ? Dans cette mise en scène de notre société de contrôle, le temps semble pourtant suspendu. Rien ne se passe et tout résonne. Chaque image, chaque détail est amplifié et se mêlent aux impressions de déjà-vu. Le mouvement d'oreille d'une biche, un banquet champêtre déposé en guise d'offrande ou le retentissement d'une sirène mêlée à des hurlements de coyotes deviennent autant de signes évidents de quelque chose qui demeure indéfinissable. Ces interférences dont Stéphane Thidet se délecte, mettent en jeu notre rapport au réel et au surnaturel, notre capacité à imaginer et à nous projeter.