Pier Paolo CALZOLARI
26 juin - 16 novembre 2003


Sensa titolo, 1972, (détail)
© Pier Paolo Calzolari

Vernissage le 25 juin à 18h30 en présence de l'artiste
performances à 19h

Pour s’inscrire dans son programme artistique, lié à la notion d’identité européenne, le Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain de Nice, a choisi de jouer de sa proximité avec l’Italie. Il développe en effet depuis son ouverture en juin 1990 une approche des mouvements d’avant-garde italiens des années 60, et plus particulièrement, de l’Arte Povera. Plusieurs expositions ont déjà pris place dans la programmation : Gilberto Zorio en 1993, Giovanni Anselmo et Les Multiples de l’Arte Povera en 1996.

L'événement de l'été au MAMAC est une exposition consacrée à l'artiste italien Pier Paolo Calzolari. Ce sera d’ailleurs la première grande rétrospective de l'artiste en France depuis celle présentée à Paris, au Jeu de Paume en 1994.

Pier Paolo Calzolari est né à Bologne en 1943. Il grandit dans le contexte culturel vénitien et en retiendra outre la luminosité de la lagune et les mosaïques byzantines, une grande curiosité intellectuelle motivée par la présence d'écrivains d'avant-garde et la vivacité de l'activité artistique grâce à la Biennale.
C'est un œuvre tumultueux et passionné que propose Pier Paolo Calzolari.
En 1965 il réalise ses premières peintures et Scala (L'échelle), présentées dans son atelier de Bologne (Studio Bentivoglio), en 1966, il conçoit des actions ou performances qu'il nommera "Atti di passione" (actes de passion) et présentera au public l'année suivante un des ses actes intitulé : "Il filtro e Benvenuto all'Angelo, progetto per un lavoro publicco" (Le filtre et Bienvenue à l'Ange, projet pour un travail public). Il s’agit d’une installation déployée dans trois espaces qui engage mentalement et physiquement le spectateur dans l'œuvre, que l’auteur qualifie de "dynamisateur d’espace".
Le visiteur participe de façon active à la lecture des œuvres de l’artiste. la sollicitation des sens va au-delà de la vue. Il faut “entendre avec les yeux, voir avec les mains, toucher par l’esprit” écrivit Diderot dans Lettres sur les aveugles ; "lieu, personnes, temps, chacun influe sur l’autre” ajoute Calzolari.
Entre 1967 et 1970, Calzolari mûrit son projet d'art et établit son vocabulaire plastique. Il réalise un cycle d'œuvres de structures givrantes : Gesti. Variazione I 1968 ; Auricolari 1968 ; utilise également des feuilles de tabac : Rapsodie inepte (Infinito) 1969, des mousses végétales, des molletons : Materassi 1970, crée aussi des surfaces de poudre de sel, forge des inscriptions métalliques et fabrique des tracés au néon. En 1969, il participe à l'exposition "When Attitudes Become Form", organisée à la Kunsthalle de Berne. Evènement qui situe le travail de Calzolari dans cette mouvance des avant-gardes des années soixante. Son parcours, malgré des proximités évidentes avec les créations de ses contemporains du groupe de l'Arte Povera (particulièrement Mario Merz et Jannis Kounellis), de l'art conceptuel et minimal américains, ou même encore de Joseph Beuys, se singularise par différents éléments marquants : volonté de saturation des sens, affrontement permanent de la vie et de la mort, une façon de rendre visible des données abstraites ou de convoquer l'essence des choses qui repose sur une alchimie organique des éléments qui construisent l'œuvre ; l'invitation à ce que les relations des unités mises en présence : objets (jouets, train électrique), fleurs (arum, rose), animaux (chien albinos, oie, poussins, poissons), êtres humains (Femme colonne , Donna fiore) puissent par leur rencontres inscrire le vivant ou l'ancrer au cœur de chaque création.
Les œuvres sont constituées de matières éphémères qui rencontrent parfois des matériaux plus pérennes mais qui restent malléables. Le thème récurrent de son œuvre est celui du passage du temps. Les matériaux laissent voir leur transformation. Par conséquent on va vers un nouvel état de la matière. “Parlons ainsi de la matière comme substance” dit Calzolari et ajoute que la substance est celle qu’on entend “au sens de se tenir au dessous, de ce qui se tient en dessous”. Comme l’écrivit Gérard Labrot, “liberté et modifications informent à la fois la vie de l’œuvre et la trajectoire de son auteur. Nous touchons là, presque sûrement, à l’un des fondements de l’art pauvre : une temporalité singulière de ses manifestations, à la fois exorbitante et segmentée mais toujours polémique. Temps de l’artiste et temps de l’œuvre sonnent en effet comme un défi à l’ordre, qui réclame repères fixes et progression, même fictive, un défi à une esthétique fille de principes déterminés et positifs, et plus encore un défi à l’histoire”.
Précisons toutefois qu’il n’y a pas de hiérarchisation entre les matériaux chez Calzolari.
Lui-même déclare : “ce qui m’intéresse, c’est d’accepter les matériaux avec une certaine démocratie sans penser qu’il existerait une aristocratie entre eux. Partant de là, ils deviennent un outil pour mettre en forme une idée et développer une œuvre”.

Pier Paolo Calzolari fera don d'une œuvre spécialement réalisée pour le MAMAC : un escalier recouvert de plomb illuminé par de petites lampes à huile.
Les œuvres en plomb possèdent un mode d'existence particulier dû aux caractères spécifiques de ce métal. C'est un matériau flexible qui tend à se déformer, il est malléable et permet une manipulation, au sens premier du terme. En examinant de près une surface en plomb de Calzolari on y voit des formes douces, des lumières bleues animent la surface qui de mate devient brillante. La lumière tremblotante des lumignons fixés au mur renvoie à la lumière fragile des autels d'églises, à une impression de recueillement.
Le lyrisme de certains titres et sous-titres ajoute une dimension poétique qui est l'une des composantes majeures de son œuvre : Auricolari 1968 (Il mio 25 anno di età, Nella mia arte ostinata o mestiere, Impazza angelo artista) / Auriculaires (Mes 25 ans d'âge, Dans mon art obstiné ou métier, Entre en folie ange artiste).

C'est en accord avec la Direction des Musées de France que le MAMAC a choisi d'inscrire des œuvres de l'Arte Povera au sein de ses collections. Pour cette raison, une salle permanente consacrée à l'Arte Povera est en projet.
En 2001 déjà, le musée a acquis une œuvre de Gilberto Zorio : Etoile d'aluminium 1991. De plus, une œuvre de Calzolari appartenant au Fonds National d'Art Contemporain est actuellement en dépôt au musée : Senza titolo (Zéro-rose) 1979-1991 (fer, grille, théière, café, eau, liège, hélice, plomb, marmite, réchaud, magnétophone, bonbonne de gaz, batterie). A l'occasion de l'exposition Pier Paolo Calzolari, le MAMAC fait l'acquisition d'une œuvre récente de l'artiste : Lit étrusque 2003 (table en fer sablé, pompe à eau, eau, laiton, cuivre, haut-parleur, lecteur CD, cire, appareil frigorifique, compresseur) : le soubassement de la structure est un lit archaïque, un triclinium romain à la structure en berceau. Au centre du plateau, un jet d’eau jaillit selon un rythme intermittent. Suivant la même scansion et semblant provoquer les jaillissements liquidiens, le son enregistré d’une voix enfantine répète en vain “zouzou”. L’association des sons harmonieux, des mouvements de l’eau, des objets disposés sur le plan de métal entraîne le spectateur dans un monde de sensibilité et peut-être même de supra-sensibilité pour reprendre Kant.
Le thème de la table est très fréquent dans l'œuvre de Calzolari, les objets rassemblés sur les tables sont liés et organisés , rien n'est placé au hasard. Pourtant, au-delà d’un raffinement évident, le spectateur demeure surpris face à cette discontinuité préétablie. Senza titolo 1971 (table, fer, molleton, œufs) ; Senza titolo 1999 (table en fer, cire, plomb, rails, moteur, laine de verre et feuille d'or) ; Senza titolo (Quadro blu Prussia, tavolo cera) 1978-1997 (tempera cirée, cire, table) ; Tolomeo 1989 (structure givrante, cuivre, fer, plomb, moteur, table) ; Senza titolo (Valori plastici) 1997 (tempera à l'œuf, osier, bois, terre séchée, table) ; Senza titolo 2001 (molleton, table en métal, plaque de bois brûlé, eau, œuf, noix, chapeau, fontaine, pompe à eau) seront présentées dans l'exposition.

"C'est quoi, le métier de faire des tables ? Je suis un faiseur de tables. Un homme vient, me demande, me passe commande d'une table. Mon problème, comme faiseur de tables, est de faire une table : quelles caractéristiques doit-elle avoir ? La capacité d'être solide, stable, d'une hauteur convenable, en rapport avec la hauteur de l'homme qui l'a commandée ; elle doit être conçue en fonction du nombre de personnes composant la famille ; elle doit également être susceptible d'accueillir l'appui du bras, la somnolence d'après dîner ; elle doit aussi être apte aux disputes ou à aplatir la viande, attentive à ces ensembles d'économie générale qui me placent, moi, dans la capacité de faire émerger du vague, du néant, un organisme physique, une table. Moi, faiseur de tables, je me place donc face au vide et je fais émerger de la matière cette idée de table ; je commence à l'élaborer, à faire qu'elle devienne lisse, polie fonctionnelle, parfaite. Elle lévite, ni trop haute à droite, ni trop haute à gauche, mais plus étroite, plus courte, plus ronde, mieux équilibrée ; je l'abaisse, l'élève, elle est parfaite. La forme est parfaite. La table est parfaite. Je l'insère dans l'espace ; voilà, je l'ai insérée. Le but premier était de fabriquer une table qui soit la table. Disons que le rapport établi entre ma nécessité, ma fonction et la demande, la matière et l'absolu est un rapport de communion absolue".

Extrait de Appunti, appunto (1995), Pier Paolo Calzolari. Traduit de l'italien par Véronique Goudinoux.


Des acteurs dans une œuvre

Le travail mené avec le MAMAC de Nice, nous amène à "intégrer" des acteurs dans une œuvre*.

C'est-à-dire, pour ces comédiens en formation, travailler sur un autre rapport à l'espace, sur une relation différente au public, ainsi que sur la gestion du temps de la représentation, puisqu'il s'agit de répéter l'action pendant la durée du vernissage de l'exposition.

Pédagogiquement, cela permet au comédien de faire appel à d'autres techniques que celles habituellement utilisées sur un plateau mais cette aventure est avant tout l'occasion d'une rencontre avec un artiste de première importance, Pier Paolo Calzolari. La formation des comédiens repose sur ces relations menées avec d'autres artistes, musiciens, chorégraphes, circassiens, auteurs qui enrichissent la personnalité des jeunes comédiens et contribuent à tisser des liens entre toutes les disciplines artistiques.

Didier Abadie
Directeur de l'Ecole Régionale d'Acteurs de Cannes

* une performance, dirigée par Pier Paolo Calzolari sur ses propres textes, sera réalisée par les douze élèves-comédiens de l'ensemble 13 de l'ERAC le soir du vernissage de l'exposition au MAMAC.