lexposition
135 uvres
4 actions réalisées spécialement pour cette rétrospective
La rétrospective présentée durant l'été 2001 au musée dArt moderne et dArt contemporain met l'accent sur la dialectique créative dArman : dune part laccumulation dobjets de même nature, et dautre part la fragmentation des objets.
La mise en espace met en évidence cette confrontation accumulations/disjonctions, opérées dans un premier temps sur des objets de récupération, puis sur des objets neufs, lartiste se tournant à partir du milieu des années 60 vers les objets industriels dont il met en valeur laspect sériel.
Lexposition présente 135 uvres de lartiste, choisies parmi les premiers travaux sur papier, Cachets et Allures dobjets réalisés dès 1955, les Poubelles et Accumulations, les Colères, Combustions et Coupes, jusquaux sculptures les plus récentes dans leurs formats monumentaux.
Les temps forts de lexposition
Fleurs. Reconstitution dune accumulation de portemanteaux telle celle ; réalisée avec des porte-chapeaux de lhôtel Rhul à Nice, en1959.
Le Plein. Reconstitution de la vitrine-poubelle, réalisée en 1960 à la galerie Iris Clert à Paris (accumulation dobjets entassés par lartiste jusquà saturation de lespace).
Conscious Vandalism. Reconstitution et destruction dun living-room. Geste réalisé pour lexposition quelques jours avant son inauguration.
(Réédition de laction réalisée en public le 5 avril 1975 à New York.)
La Tulipe. Explosion dune Triumph Spitfire, réalisée et filmée le 29 mars 2001 pour lexposition. (Réédition de White Orchid : explosion dune MG blanche réalisée en 1963 à Essen). La voiture calcinée sera exposée.
commissariat de lexposition
Gilbert PERLEIN, Conservateur du musée d'Art moderne et d'Art contemporain, assisté de
Sylvie LECAT, Attachée de conservation
arman, passage à l'acte
Texte de Gilbert Perlein
Au sein du trio fameux formé par Yves Klein, Arman et Martial Raysse, pilier fondateur de lÉcole de Nice, et composante vivace du Nouveau Réalisme européen, Arman sidentifie comme lélément chthonien par excellence. Son uvre sancre profondément dans la matière, une matière sans cesse interrogée, fouillée, disloquée, recomposée jusquà rendre ses moindres secrets. Il sapproprie le réel avec voracité, exsudant dans lacte de créer toute la violence et la transgression vers lesquelles le porte lobsession de lobjet.
Pourtant, il nimaginait pas connaître un jour la renommée qui est la sienne aujourdhui lorsquil jouait, enfant, dans la boutique de meubles de son père, rue Paul Déroulède à Nice. Plus tard, cest avec Yves Klein quils peignent en bleu le sous-sol du magasin paternel ; les tampons qui servent à inscrire sur les bordereaux comptables les dates et signes utilitaires, inspirent à Arman des compositions sur toile ou sur papier dune belle harmonie : «
À peu près à la même époque, je suis allé à la sortie de la messe, un dimanche, avec un chevalet et des tampons et jai tamponné une toile. Tout le monde se demandait ce que je faisais ».[1]. Néanmoins, le simple geste de frapper le papier dun coup de tampon dénote la production dune force. Arman ne caresse pas le support du pinceau ou de la plume ; il le martèle.
De même, il gifle la toile avec les divers objets trempés dans lencre pour en imprimer les traces (Allure aux bretelles). Cest lexact moment où sarticule le glissement de la trace à la présentation de lobjet lui-même sans médiation. Le mécanisme est alors immanquablement enclenché, et conduit Arman à sa définition personnelle de lappropriation du Réel .
Lensemble de luvre est ponctué dactions spectaculaires magistrales qui engendrent des phases fiévreuses de création et lexploration fouillée de chaque équation.
En 1959, il installe Fleurs, une forêt de portemanteaux, première accumulation spectaculaire dobjets provenant de lhôtel Ruhl, sur la Promenade des Anglais. Cette uvre détruite fait lobjet dune réédition pour lexposition niçoise.
À Paris, où il réside en alternance avec Nice, le 25 octobre 1960, il investit la galerie Iris Clert en son entier de meubles et dobjets de rebut, gigantesque poubelle à léchelle dune architecture ; le carton dinvitation est une boîte de conserve, contenant quelques mégots et autres tickets, et lannonce de lévénement. [Deux jours après, le 27 octobre 1960, Arman signe le manifeste du Nouveau Réalisme au domicile dYves Klein]. Arman reprendra lidée avec une variante, à Milan en 1970, à loccasion du 10ème anniversaire du Nouveau Réalisme :
« De mon côté, jai organisé une distribution gratuite de déchets. Nous avons transporté en plein air une machine à emballer des bonbons et avons distribué, au fur et à mesure de mon action, les sachets étiquetés ordures dArman. Les gens se battaient, des femmes en fourrure se roulaient par terre pour ramasser ces poubelles de poche. Cétait insensé
» [2]. À la galerie Carita, en 1972, ce sont les gens eux-mêmes, producteurs de déchets, qui apportent ceux de leur choix à lartiste afin quil les mette en pot et quil les signe.
En 2001, Arman a souhaité réactiver le processus du Plein de 1960 en recréant la façade de la galerie Iris Clert à lentrée de lexposition Arman, Passage à lacte au musée dArt moderne et dArt contemporain de Nice.
En 1961, Arman détruit une contrebasse, impasse Ronsin, à Paris, devant les caméras de la NBC : NBC Rage. À Nice, pour le premier Festival du Nouveau Réalisme, à lAbbaye de Roseland le 13 juillet à 0h30, il fracasse plusieurs meubles et en assemble les débris épars sur un châssis. Il agira de même à plusieurs reprises lors de happenings notoires : il détruit un piano à la galerie Saqqârah à Gstaad (Chopins Waterloo, 1962 ) et un autre piano, sur le toit de son atelier du quartier de la Lanterne à Nice en 1965 ; fin mai 1963, Arman fait exploser une MG blanche à Essen, à la demande du producteur de films et collectionneur Charles Wilp (White Orchid). Dans une carrière de Vence, en avril 2001, Arman réitère le happening en faisant exploser une Triumph Spitfire devant les caméras de télévision (La Tulipe).
La résonance iconoclaste provocatrice de ses actions fascine au moins autant quelle choque ; il sen servira comme prétexte à une action en faveur des Black Panthers : le jeudi 4 juin 1970, Reese Palley Gallery, à New York, il procède rituellement au sciage en deux parties de nimporte quel objet que lui apporte le public. Ces uvres sont ensuite vendues afin que les Black Panthers aient la possibilité financière dêtre défendues en justice, indépendamment du bien-fondé de leur démarche. Le carton dinvitation à lévénement porte une carte des Etats-Unis partagée en deux. Le geste prend alors valeur de symbole.
Arman manifeste une violence réelle à légard des objets quil choisit comme supports de création. Tout se passe comme sil avait besoin viscéralement de brutaliser la matière pour lui faire rendre lâme. Il la brise, il la disloque en la projetant sur un plan dur, lexplose en multiples fractions, puis laisse opérer la dispersion aléatoire des éléments sur le fond où ils sont fixés.
Il découpe le bronze des statuettes ou le bois des instruments en lanières puis les assemble dans le champ du tableau, reconstituant une forme proche de loriginelle, disposant lobjet torturé pour une plus grande splendeur. Lunité initiale est rompue en multiples éléments, lorganisation formelle est transformée mais aucune soustraction nest opérée.
Il ira plus loin dans les Combustions car sil maîtrise la portée du flux igné, il ne peut quen limiter les effets. Ce qui est brûlé est soustrait à la masse. Ce qui est visible est une carcasse dobjet (Après le temps menaçant, 1965, The Day after, 1984).
Son appropriation de lespace procède du même phénomène extensif : sil compose dabord ses accumulations dans un plan classique rectangulaire où le volume est de peu dimportance, il franchit très vite le passage à la troisième dimension en abordant les accumulations cubiques, les mises en volume monumentales (Long Term Parking, 1982).
Le choix des objets eux-mêmes nest pas anodin. Si dans ses Accumulations planes ou en volume, Arman emploie surtout des objets du quotidien, usagés ou neufs, manufacturés ou artisanaux, dans ses Colères ou ses Coupes, il privilégie des objets nobles : ce sont souvent des instruments de musique (violons, violoncelles, contrebasses, saxophones, métronomes, guitares, harpes), des statuettes de bronze (Vis à Vis, 1963 ou Vite, 1964), voire des voitures de sport quil prend comme champ de son exploration formelle. Même sil sen défend, et cest peut-être là la part de linconscient, Arman choisit certains objets utilitaires caractérisés par leur fonction culturelle ou superflue. Dans les Accumulations , la violence faite aux objets est intellectuelle, négation de lobjet / unité au profit du grand nombre, produisant un effet superlatif par la multiplication. Dans les Colères lobjet est magnifié malgré les distorsions imposées au matériau, malgré les transformations subies, par sa mise en exergue.
Arman nen a pas terminé dinventer de nouveaux modes darchéologie patiente et subtile de lobjet.
Gilbert Perlein, Nice, avril 2001