ARTE POVERA,
photographies de Paolo Mussat Sartor
26 juin - 07 septembre 2003



Guisepe Penone, Rovesciare i propi occhi, 1970
© Paolo Mussat Sartor

A partir de la fin des années soixante, Paolo Mussat Sartor a suivi le travail des artistes italiens protagonistes de l’Arte Povera, Anselmo, Boetti, Calzolari, Kounellis, Merz, Paolini, Penone, Zorio, etc, les photographiant lors de la réalisation de leurs œuvres dans les galeries, musées et ateliers. L'exposition à la galerie contemporaine du Mamac présentera des photographies historiques de l'Arte Povera et des portraits d'artistes.
Cela fait désormais plus de dix ans que la programmation d’expositions temporaires du MAMAC s’est tournée vers la création transalpine à partir de 1967, et plus particulièrement le Piémont, véritable capitale de l’Arte Povera ; souvenons-nous en effet de la présentation des sculptures de Gilberto Zorio en 1991, de Giovanni Anselmo cinq années plus tard, ou celles de Pier Paolo Calzolari exposées cet été.
C’est d’ailleurs pour cette raison que seront montrées au public dans la Galerie du MAMAC cent trente photographies d’un autre turinois : Paolo Mussat Sartor, à la fois “ artiste photographe ” et “ artiste photographiant ” puisque, depuis 1968 et sa rencontre avec le galeriste Gian Enzo Sperone, “ Mussat Sartor entre dans le travail des artistes, pénétrant dans les interstices temporels et spatiaux de l’œuvre produite, la documentant au travers de ses passages ”, comme l’écrivit Achille Bonito Oliva. La spécificité du photographe est de mener parallèlement une carrière d’artiste depuis 1970, mais aussi de portraiturer des artistes au travail. Dès lors, outre l’aspect du documentaire et du témoignage, ces images deviennent aujourd’hui l’unique moyen de prendre conscience de l’importance des azioni povere et de leur scénographie. “ Photographier un tableau, affirmait Walter Benjamin, est un mode de reproduction ; photographier un événement fictif dans un studio en est un autre. Dans le premier cas, la chose reproduite est une œuvre d’art, sa reproduction ne l’est point. Car l’acte du photographe réglant l’objectif ne crée pas véritablement une œuvre d’art, ces actes représentent tout au plus des performances artistiques ”. Propos sévères mais c’est bien de cela qu’il s’agit : à coup sûr, les photographies de Paolo Mussat Sartor attestent que cela a été.
Né à Turin en 1947, où il vit et travaille. Autodidacte, photographe depuis 1966.
En 1968, débute une collaboration avec Gian Enzo Sperone en rencontrant et photographiant les artistes italiens et étrangers qui exposent leurs propres œuvres dans sa galerie. Paolo Mussat Sartor expose et publie des portraits d’artistes et leurs oeuvres ou installations dans des catalogues d’art et des revues spécialisées du monde entier. Il travaille également pour des revues d’art et d’architecture telles que Domus, Abitare, Casa Vogue, Vogue et Ottagono.
En 1979, la maison d’éditions Stampatori publie “ Paolo Mussat Sartor, Photographies 1968/1978, Art et artistes en Italie ”, un livre sur l’art contemporain italien.
Parallèlement, à partir de 1970, il se consacre à son propre travail de recherche du langage photographique.
Depuis 1985, il intervient sur les tirages photographiques, qu'il réalise lui-même, avec des pigments colorés et des techniques mixtes, les rendant exemplaires uniques.
Zibaldone* pour Paolo Mussat Sartor

“ L'Histoire, ne pouvant connaître que des choses sensibles, puisque le témoignage verbal est à sa base, transmis par la parole, tout ce qui constitue son affirmation positive doit donc pouvoir se décomposer en choses vues, en moments de prise directe, correspondant chacun à l'acte d'un opérateur possible, d'un démon reporter photographe. Tout le reste est Littérature ”.

Paul Valéry

En 1980, Rosalind Krauss débutait son essai consacré au “ Cas Namuth/Pollock ” en rapportant que “ dans toute l'histoire de l'art, les cas où un artiste a représenté un autre artiste au travail sont plutôt rares, alors qu'abondent les exemples d'autoportraits de l'artiste en peintre ou en sculpteur ”. Si l'on garde en mémoire les rares films montrant Picasso ou Matisse à l'ouvrage, il semble évident que les photographies d'Hans Namuth, d'Harry Shunk, d'Ugo Mulas, décédé en 1973, ou de Paolo Mussat Sartor, ont désormais une portée pédagogique et historique.

“ Photographier un tableau, affirmait sévèrement Benjamin en 1936, est un mode de reproduction ; photographier un événement fictif dans un studio en est un autre. Dans le premier cas, la chose reproduite est une œuvre d'art, sa reproduction ne l'est point. Car l'acte du photographe réglant l'objectif ne crée pas véritablement une œuvre d'art, ces actes représentent tout au plus des performances artistiques ”. Et c'est bien de cela qu'il s'agit, de performance artistique, car à la différence d'une peinture de chevalet ou d'une sculpture qui réponde à l'optique de la frontalité (Brancusi photographiant ses propres sculptures), Mussat Sartor, dans le cas de sculptures environnementales, se doit de créer un mouvement vers l'œuvre, une dynamique dans la temporalité afin que la réduction de la tridimensionnalité à la bidimensionnalité puisse, paradoxalement, “ amplifier l'intensité conceptuelle et mentale de l'œuvre ” (...) mais aussi “ que l'appareil photographique devienne l'instrument de transfert d'un langage en un autre ” (Achille Bonito Oliva).

Artiste turinois autodidacte ayant débuté en 1966, Paolo Mussat Sartor est à la fois artiste photographe et artiste photographiant puisque, depuis 1968 et sa rencontre avec le galeriste Gian Enzo Sperone, " Mussat Sartor entre dans le travail des artistes, pénétrant dans les interstices temporels et spatiaux de l'œuvre produite, la documentant au travers de ses passages ”, poursuit Bonito Oliva. En effet, il n'existe pas un ouvrage concernant l'Arte Povera dans lequel ne soit reproduit, par exemple, “ Elégie ” (1969) de Paolini, fragment en plâtre de l'œil aveuglé du David de Michel-Ange ou “ Sans titre ”, de la même année, de Kounellis, présentant dans une galerie romaine des chevaux des carabinieri. Voici donc l'intérêt de ce travail au-delà de son aspect documentaire et testimonial car ces images deviennent aujourd'hui l'unique moyen de prendre conscience de l'importance des azioni povere, du théâtre pauvre et de la scénographie, élément essentiel de la culture italienne. Comme le remarque justement Gérard Labrot à propos des fêtes pauvres amalfitaines d'octobre 1968, le but était de “ restituer à l'imprévu, à l'improvisation, donc au jeu, une vertu morale, un pouvoir socialisant et une autorité intellectuelle déchue. Mais comme tout familier de la Commedia dell'Arte le sait bien, l'improvisation n'est jamais qu'apparente, et ne peut se déployer qu'après un travail souterrain, invisible (...). L'art pauvre pratique bien sûr un art très concerté de l'imprévu, et organise ses chaos ”.

Autre spécificité et autre indice de son intérêt pour la scénographie, l'artiste piémontais collabore depuis 1969 à des revues d'architecture et de décoration telles que Domus ou Arte ed Architettura ainsi qu'à des activités de photographe illustrateur pour des catalogues d'artistes (Mario Schifano, Mimmo Paladino, Mario Merz, Pier Paolo Calzolari, Robert Ryman, Tony Cragg et surtout Giulio Paolini).

Artisti e opere, portraits est un titre d'exposition qui réclame quelques précisions car il recouvre des corpi différents : des cent trente clichés tirés spécialement par l'artiste d'après les négatifs originaux se dégagent, d'une part, les portraits, dits “ traditionnels ”, frontaux et en gros plans (Brice Marden, Joseph Beuys, Emilio Vedova) ou de profil (Enrico Castellani) ; d'autres nous montrent l'artiste et son œuvre (Alighiero Boetti, Mel Bochner, André

Cadere). Mais sans aucun doute, les plus documentaires et documentés sont ceux représentant l'artiste au travail, dans le comment faire (Giorgio Griffa). Il convient également de souligner que la complicité du photographe et de son modèle ressort de ces œuvres, dans le mode pictural (Salvo comme Raphaël), dans le drolatique (Gilberto Zorio scarifié, Ugo Mulas, Gian Enzo Sperone et Tucci Russo façon maffiosi), également, et de manière inquiétante (Mario Merz, Pier Paolo Calzolari à l'antipathie forcée), ou d'un caractère disparaissant (Walter de Maria, Cy Twombly, Enzo Cucchi, Jannis Kounellis, dans la pénombre, en contre-jour, ou s'éloignant), sans pour autant oublier ceux exécutés en extérieur (Giuseppe Penone, Hamish Fulton), parfois dans l'incongruité du lieu : la rue, ou la campagne conurbaine chère à Pasolini.

L'aspect disparaissant de certains portraits nous ramène à la temporalité ; hormis son profond ancrage dans le présent, pourquoi ne pas rapprocher l'œuvre tout entier de Mussat Sartor vers La Chambre claire de Barthes : “ la photographie ne remémore pas le passé (rien de proustien dans une photographie). L'effet qu'elle produit sur moi n'est pas de restituer ce qui est aboli, par le temps ou la distance, mais d'attester que cela que je vois a bien été (...) La photographie ne dit pas forcément ce qui n'est plus, mais seulement et à coup sûr, ce qui a été. Cette subtilité est décisive. Devant une photo, la conscience ne prend pas nécessairement la voie nostalgique du souvenir, mais pour toute photo existant au monde, la voie de la certitude : l'essence de la photographie est de ratifier ce qu'elle représente ”. Le reporter Mussat Sartor ratifie par ses clichés sa présence dans un hangar pendant que Penone sculptait un arbre de onze mètres de long de 1969 à 1975, qu'il accompagna Merz en 1969 autour de Turin pour une installation éphémère entre deux branches d'arbre, qu'il participa à une représentation théâtrale mise en scène par Michelangelo Pistoletto en 1970, qu'il s'est même autoportraituré dans les yeux de Penone la même année, etc. Bref, il a conféré de l'importance à ce qui a été.

Outre la cinquantaine de portraits exécutés entre 1968 et 1988 d'artistes minimalistes américains, de la Transavanguardia italienne, de critiques ou de galeristes, l'exposition présente de nombreuses photographies d'œuvres, d'installations ou de performances historiques de l'Arte Povera (en dehors de Pino Pascali décédé prématurément, tous sont représentés : Giovanni Anselmo, Alighiero Boetti, Pier Paolo Calzolari, Luciano Fabro, Jannis Kounellis, Mario Merz, Giulio Paolini, Giuseppe Penone, Michelangelo Pistoletto et Gilberto Zorio). Dans ces séries, on peut souligner un procédé original utilisé par Mussat Sartor, celui d'instantanés multipliés de trois points de vues ; dès lors, des séquences se présentent tel le cynique et indéchiffrable Manifeste de l'Arte Povera de 1967, expliqué mimiquement par Boetti et déposé par la suite chez un notaire turinois pour en connaître la signification, contre paiement.

La première photographie était un portrait, très pictorialiste par ailleurs. D'où, et pour finir, rappelons Walter Benjamin, concernant l'ultime retranchement de la photographie dans la face humaine : “ Ce n'est point par hasard que le portrait se trouve être l'objet principal de la première photographie. Le culte du souvenir des êtres aimés, absents ou défunts, offre au sens rituel de l'œuvre d'art un dernier refuge. Dans l'expression fugitive d'un visage humain, sur d'anciennes photographies, l’aura semble jeter un dernier éclat. C’est ce qui fait leur incomparable beauté, toute chargée de mélancolie ”.

Parallèlement à son travail de documentariste et de biophotographe, Mussat Sartor mène une carrière de photographe depuis 1970, et même de peintre, en raison du fait que, depuis 1985, il intervient sur ses tirages photographiques avec des pigments colorés. Sans entrer dans la polémique baudelairienne, “ nous savons bien que le dessin, la peinture et tous les arts d'imitation ont su tirer profit de la capture immédiate des formes par la plaque sensible. (...) La photographie accoutuma les yeux à attendre ce qu'ils doivent voir, et donc à le voir ; et elle les instruisit à ne pas voir ce qui n'existe pas, et qu'ils voyaient fort bien avant elle ” (Valéry). Et inversement semble-t-il.
Gilbert Perlein
Conservateur en Chef du Patrimoine
Directeur du MAMAC

* zibaldone : mot italien signifiant un brouillon, des mélanges. Ce terme fut utilisé par le poète Giacomo Leopardi comme titre d’un ouvrage en prose.