Margaret Michel
20 octobre 2006 - 07 janvier 2007




Manifest Destiny 2003
Aigle, carte en papier, plexiglas, roue en plastique, moteur électrique, laiton, table en bois, inox
200 x 50 x 50 cmo

Galerie contemporaine
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[…] Le mouvement absolu est une loi dynamique axée dans l’objet. La construction plastique de l’objet considère en ce cas le mouvement que l’objet a en lui, qu’il soit immobile ou en mouvement. J’établis une distinction entre immobilité et mouvement pour m’expliquer plus facilement mais en réalité, il n’existe pas d’immobilité ; seul le mouvement existe, l’immobilité n’étant qu’une apparence ou une relativité.[…]
Umberto Boccioni, in Extrait de peinture et sculpture futuristes. Editions Futuriste di Poesia. Milan 1914.

[…] Tout bouge, il n’y a pas d’immobilité…Résistez à la faiblesse apeurée d’arrêter le mouvement, de pétrifier les instants et de tuer le vivant, Arrêtez-vous de toujours réaffirmer des « valeurs » qui s’écroulent quand même. Soyez libre, vivez.
Jean Tinguely, Dusseldorf, Mars 1959.

Les objets de Margaret Michel sont dotés d’un ressort particulier - ils sont animés - loin de la stature hiératique des formes fixées dans le granit ou le marbre, loin de l’illusion perspective de l’oeuvre peinte, loin des frémissements de l’objet poussé par le vent, ils reflètent un monde contemporain où la conscience du temps qui passe prévaut désormais sur l’espace que réserve notre planète.

L’atelier ressemble à un cabinet de curiosité, un lieu d’expérimentation ouvert librement à l’interrogation. Au milieu des œuvres de Margaret Michel, on se meut dans un espace que le savant a momentanément quitté, pour laisser le champ libre aux rencontres probables entre l’intuition de l’artiste et l’imaginaire du spectateur. Des objets sont présentés isolément ou en installations complexes qui nous racontent des bribes d’histoires. Le son est présent souvent, ajoutant une donnée au scénario en cours d’écriture. L’œil se distrait d’un détail puis est happé par le déclenchement d’un mouvement. Nombre de pièces sont animées par de fragiles mécanismes, de petits moteurs reliés par des fils ténus. Et même lorsque les objets ne bougent pas, la conscience de la mesure du temps est active, car il s’agit alors de la matérialisation d’un moment ; quelquefois ce moment semble remonter aux origines, notamment dans les œuvres qui enferment des insectes figés pour l’éternité (Talons Aiguilles).

L’artiste s’appuie sur son potentiel propre à intégrer et à parodier les techniques scientifiques.
Le corps humain est présent de façon insistante, par le biais de radiographies, d’échographies qui sont les plus intimes des approches du vivant. Margaret Michel pratique une spéléologie dans les tréfonds de l’humain. Le corbeau qui count suggère les battements cardiaques : diastole, systole. Certaines réminiscences du britannique Muybridge sont introduites au sein de ses installations : les enregistrements d’analyse du mouvement d’une femme qui marche s’affichent dans : Carbon 14 ou Boîte cinétique : La marche.

Ses constructions sont aériennes, sensibles, et procèdent de cet art d’assemblage proche des œuvres de Rebecca Horn ou de certains Nouveaux réalistes. Elle utilise des objets de récupération, des engrenages, des roues, des pièces de machines à écrire… ou des animaux naturalisés. Manifest Destiny : un aigle impérial juché pour l’éternité sur une tige, domine une carte topographique. Les détails que nous avons la plus grande difficulté à déceler, l’aigle lui, les voit avec une acuité parfaite. En un raccourci spectaculaire, l’artiste télescope les notions de distance et de temps. De plus, la taxidermie subie par l’animal fige le processus inéluctable de la nature.

Elle tend des fils ténus entre les objets et le mécanisme qui les anime, ou entre deux mécanismes ; d’un objet animé à son support, elle établit des relations en boucles, sans début ni fin. (Out of time).
Elle prolonge la poésie expressive d’un Jean Tinguely, l’esthétique des fragments découpés des Méta-mécaniques et des Méta matics et le principe du mouvement indissociable de la vie. Le déploiement saccadé de l’éventail s’ouvre et se ferme comme une respiration dans Diaphanous dance.
Margaret Michel détourne les objets de leur fonction initiale pour en donner une nouvelle lecture, riche, surprenante, humoristique aussi. Des matériaux prosaïques comme la limaille de fer se transforment en composante esthétique. Elle joue des possibilités physiques des métaux pour nous donner à observer les mouvements des grains selon des modulations et des ondoiements inattendus.
La vague. Sur un panneau peint en blanc, un cercle de verre de la couleur de l’océan se déplace, passant sous le mécanisme d’une vieille machine à écrire. Les bras frappeurs munis de lettres et de chiffres se soulèvent en vagues successives. Le frottement du disque produit alors un son proche du ressac sur une grève. Le temps n’existe plus, tout est suspendu…

C’est une œuvre intuitive où se concentrent nos interrogations et nos doutes fondamentaux sur un devenir problématique et d’où paraît sourdre une seule conclusion : carpe diem.

Gilbert PERLEIN
Conservateur en Chef du Patrimoine
Directeur du MAMAC

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