Philippe Favier
Papeteries
17 octobre 2009 - 17 janvier 2010


Couverture du léporello Rien, 2008
Aquarelle, collage et encre de Chine sur plan cadastral, 31 x 870 cm
© Philippe Favier Adagp Paris 2009


Galerie contemporaine
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Philippe Favier fait partie de ces artistes inclassables, prolixes, qui nous surprennent par leur inventivité sans cesse renouvelée. Il est présent dans les collections du musée depuis 1982 avec une oeuvre dont le titre très poétique Ni n'est-ce pour rien que les chrysalides s'accouplent montrait un collage d’infiniment petits guerriers montés sur des destriers. Cette notion d’« infiniment petit » demeure présente dans toute l’oeuvre de l’artiste qui comprend actuellement environ 6 000 pièces.
Philippe Favier porte une interrogation récurrente sur la nature humaine, dérisoire, absurde ou tragique à la fois, dans des compositions où foisonnent dessins à l’encre, aquarelles, collages, écritures. Pour l’exposition dans la Galerie contemporaine du Mamac, il a choisi 150 éléments, des objets et des oeuvres sur papier, qui montrent son intérêt constant pour l’univers de la papeterie et de l’écrit. Tampons, portes-plumes, lutrins, tout ce qui sert à écrire, décrire, illustrer depuis des temps immémoriaux. Papiers vieux, cartes de géographies et relevés cadastraux, carnets de notes anciens, sont couverts de petits personnages étranges dans lesquels on reconnaît des squelettes, des crânes, des os, des machines impropres à l’usage, qui sont devenus étrangement les acteurs de saynètes plus ou moins grinçantes. Une des pièces majeures de l’exposition, le Grand livre déroule ses écritures offertes à la sagacité du lecteur convié à repérer les énigmes proposées avec malice. Mais aussi les Lucky One, Ecrevisses et architectes, Ardoises, tout un univers propre à Favier et où on entre avec délices.

Papeteries
« Mais avant toute chose, je crois être un dessinateur plus qu’un peintre. J’aime le contact du crayon ou de la plume sur le papier, de la pointe sur le métal ou sur le verre, le mou du pinceau dans ce qu’il transmet de déséquilibre, de vertige, m’indispose quelquefois… »
Le titre de l’exposition consacrée à Philippe Favier est un tout premier indice. Une enseigne de bois peint surplombe des étagères garnies d’objets issus semble-t-il de la mémoire des écoliers d’antan. Ces objets qui ont une odeur de bois et d’encre, la saveur acide et le grain du crayon à papier mainte fois sucé et mordu, ont été patiemment collectés au fil du temps, dans les greniers et les brocantes. Ils sont les outils de l’oeuvre et son décor. Le monde de Favier est complexe et multiple et ce qu’il nous donne à voir dans « Papeteries… » est l’infime partie d’un tout sans cesse en construction ou en reconstruction. Il a choisi environ 150 pièces parmi les plus récentes d’une oeuvre définitivement inclassable pour nous offrir l’opportunité d’une balade sur un chemin d’écriture où l’on se perd et se retrouve tour à tour.
Il a depuis toujours un rapport privilégié avec le papier et l’encre, avec l’empreinte minuscule du trait de plume et du dessin aquarellé. Il en aime l’odeur, la légèreté de la trace, l’attitude penchée du scribe sur la planche de travail, la nécessaire attention, la répétition minutieuse qui fait perdre la notion du temps. Le carnet de notes et de croquis, le papier sur lequel on dessine sont d’abord des objets intimes qu’on emporte avec soi et qu’on ne délivre à autrui que sous certaines conditions. Favier a dépassé sa relation égocentrique avec l’écriture pour nous en faire l’offrande sous la forme expansive du rouleau qu’on déroule.
Le Grand livre est présenté dans une valise de 4 m de long. On doit se pencher sur l’oeuvre avec la patience attentive de l’entomologiste, presque à la loupe, pour savourer avec gourmandise la danse étrange de ces figurines monstrueuses pleines d’humour, ces squelettes dansant, ces corps aux distorsions bizarres, ces animaux à l'allure humaine. Collages infimes, couleurs subtiles et textes manuscrits apportent leur charge d'énigme à l'ensemble. Certains caractères sont inversés et on joue à lire à l’envers. On identifie tel mot ou telle portion de phrase mais comment les relier à un sens global ? Mots et images s’enchevêtrent dans un ordre qui n’appartient qu’à Favier, sur de longues bandes de papier à la manière d’une broderie de Bayeux dont on tournerait les pages ou de phylactères porteurs de messages. Les personnages ? Des squelettes batifolant, quelquefois revêtus de chair comme d’un habit, ou auréolés, des animaux composites et monstrueux rigolards, se racontent leurs histoires indéfiniment, tout juste soulignés de quelque écriture manuscrite qu’on déchiffre à peine. Des machines infernales, des meubles sur lesquels on serait bien incapable de se poser sans risquer son équilibre à défaut de sa vie... Quoiqu’il en soit, le terme d’entomologiste n’est pas impropre tant on reconnaît le travail méthodique et minutieux du scientifique dans l’étiquetage et la numérotation des éléments sur la page de papier. Encore un brouillage des codes spécifique à Favier. Le Roman de Bellet, est un Keepsake de plusieurs histoires, et se présente comme un objet précieux, aux feuilles illustrées maintenues par des anneaux dans une boite de bois, sorte de plumier géant. Il s’y raconte entre autres l’histoire de Blanchefleur, au milieu de grotesques et d’animaux issus d’une nanomanie galopante. Jérôme Bosch n’est pas loin et Rabelais non plus avec sa truculence et son insolence. Les gnomes à tête chauve sur des corps réduits conversent avec des animaux hybrides dont on peut s’amuser à repérer les emprunts. Des sortes de momies glacées à la gomme arabique glissent sur les planches à roulettes. Le tout sur les bandes étroites de papier fragile qui ne font pas plus de 10 cm de large.
Un des éléments de sa syntaxe spécifique est le squelette et peut-être plus particulièrement le crâne. On pourrait dire que toute son oeuvre est une vanité contemporaine avec un pouvoir d’incitation à méditer sur les rapports de la vie et de la mort. Cependant Favier atténue tout tragique par ce qu’il injecte de facétie à ses personnages en osselets.
Suspendues entre deux vitres, les fragiles Géographies mettent en scène de part et d’autre des méandres de la Saône, des personnages arpentant des lieux aux noms fantaisistes. En réponse, les relevés cadastraux de la Route 533 sont le champ sur lequel des personnages fantastiques à tête de licornes ou des familles de squelettes déambulent. La couleur bistre du papier, les drôles de noms mentionnés le long de l’axe, ajoutent un aspect désuet à la scénographie.
Décidément on ne peut pas passer vite dans une exposition de Philippe Favier ; il faut se pencher, regarder, trouver, rebondir d’un mot à une portion de phrase, glisser autour d’un couple de squelettes hilarant, revenir à ce drôle d’animal, se fondre dans un univers étrange, grinçant, ludique, bourré de citations, où on se découvre joueur et jubilant. Succulent.

Michèle Brun

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