SAVERIO CHIAPPALONE
22 septembre – 28 octobre 2007

vernissage le 21 septembre à 18h




Too up two down 2007, Impression Lambda sur aluminium, 106 x 250 cm
Galerie contemporaine



En collaboration avec le Théâtre de la photographie et de l’image, le Mamac présente un choix de photographies réalisées par Saverio Chiappalone, né en 1966 à Sanremo.
Ses sujets de prédilections sont le rivage et la lumière. La dimension panoramique des photographies (certains formats pouvant atteindre plus de trois mètres), donne une consistance particulière à ce travail.

Catalogue 104 p, Editions Cudemo, texte de Gilbert Perlein.
Commissariat de l’exposition : Gilbert Perlein, Conservateur en chef du patrimoine, Directeur du Mamac assisté de Julia Lamboley

« La mer est ton miroir : tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer. »
Charles Baudelaire, l’homme et la mer in Les fleurs du mal.

On est venu là tant de fois que tous les détails sont familiers et qu’on n’y prête plus grande attention. C’est à peine un paysage. On n’y pense pas en ces termes d’ailleurs. Il faut s’arrêter, regarder autour de soi, prendre une sorte de recul pour se rendre compte que ce coin d’océan vaut bien une image.

Quel est vraiment le sujet ? On voit d'abord une vague énorme. Instant suspendu.

La proximité du photographe avec la mer est physique. Il pénètre du regard cette « eau violente », cette eau mouvante, rythmée par le flux et le reflux des vagues. La vague devient alors un motif. Ayant renoncé à tout aspect dramaturgique, elle représente désormais le mouvement pur. En elle, se résume la vie de l’océan. Pour que commence à apparaître ce qui n’était qu’un détail comme sujet même de l’image, il faut que l’artiste se soit approché de la mer, qu’il se soit abimé dans sa contemplation, qu’il ait entendu sa « grande voix ».

Le spectateur peut entrer dans l’image sans avoir besoin de rien. L’image ne dissimule aucune menace. Ce que l’artiste montre correspond à ce que n’importe qui d’autre aurait pu voir et que chacun peut vérifier. L’artiste se tient au plus près de la réalité extérieure qu’il ne transforme en aucune façon. Il prend acte de la neutralité du quotidien. L’intimité du photographe avec la nature entraine une proximité physique avec les choses. Tout se passe comme si l’on avait extrait une portion du monde. Sur ce type d’image, le regard est rarement scrutateur, assuré de retrouver là ce qu’il connaît déjà, il peut s’autoriser la nonchalance, éluder la rigueur des contours et se dissimuler des définitions. Les images semblent valoriser l’évidence et ainsi déliée de la transcendance, elle célèbre sans tapage la vie qui continue.

La vision panoramique, les bruits lointains du sac et du ressac, l’odeur de la mer, surtout à marée basse sont les préludes à une rencontre plus directe avec l’élément marin.

La mer, la force du vent et de la houle, l’écume, les embruns, le bruit formidable des galets qui roulent et des vagues qui se fracassent, renvoyé en écho par la falaise, l’artiste l’éprouve dans son corps. L’expérience est physique. La « bataille » a lieu.

Il existe entre la mer et la terre des rapports nécessaires qui conditionnent l’harmonie du monde. Fondamentalement, l’océan demeure infranchissable. Il dérobe irréductiblement au regard des hommes les autres parties de la terre. La mer est celle qui sépare, qui isole, et, comme telle, elle représente un danger latent. « Voir la mer » signifie avant tout voir la mer en tempête. La mer se fait mouvement impénétrable de l’inconnu, paysage dynamisé dépourvu de toute présence humaine. Le déchaînement de l’océan, immense étendue impitoyable, indifférente au temps humain, met fin à la complicité de l’homme et de la nature. La confrontation soudaine de l’incommensurable crée une brisure temporelle, provoque une stupeur momentanée qui rend le spectateur incapable de raisonnement.

Elément d’un tout qui n’est plus nommé, la vague pure s’affirme comme un motif simple, évident et pourtant extraordinaire. Par essence, l’objet se dérobe sans cesse.
« Les apparences marines sont fugaces à tel point que pour qui les observe longtemps, l’aspect de la mer devient purement métaphysique. » Victor Hugo.
Liée à la notion du temps, la vague évoque tout à la fois le temps infini du monde et le temps fugitif, indécomposable par l’œil humain de la houle qui se forme, se creuse et se déverse. Elle est matière indéfinissable, entre eau, sable et air. C’est avec cette matière « tracassée », mystérieusement vivante que le photographe affronte l’élément liquide.

Il rejoint ainsi un chemin tracé par les Impressionnistes.

La mer devient le thème central de l’œuvre de Monet en 1880. Dans « Grosse mer à Etretat », Monet, au pied de la falaise et au ras de la vague, se place face à la mer. Les rouleaux d’écume et le ciel se partagent l’espace de la toile. Dans des dominantes claires disposées en petites touches rapides, les rouleaux de vague se superposent comme les lignes d’une partition de musique.
« La vague » de Renoir en 1882 envahit presque entièrement le champ visuel dans un éclat de couleurs énergiquement brossées avec une ligne d’horizon qui frôle le bord supérieur du tableau. Renoir, avec cette équivalence plastique, rend le fracas d’écume et la vitesse de son mouvement. La rapidité d’exécution confère à cet instantané sa force et sa ressemblance.

Saisir l’insaisissable, arrêter le mouvement sans cesse renouvelé tout en disant la sereine permanence : le défi peut sembler immense et contradictoire.

Si les progrès techniques permettent de capter l’instantané, le photographe semble chercher à dépasser la prouesse pour exprimer plus fondamentalement l’instant et l’éternité. La contemplation de la mer est liée à celle de la lumière et de l’espace. C’est la densité de l’image, la profusion des nuances (du noir au gris pale) qui donnent la sensation de profondeur. Le plus noir passe devant, proposant un espace obtenu par superposition et mettant ainsi en avant le blanc du papier qui apparaît alors. Le blanc, comme souvenir de la feuille immaculée qui sert de support à l’œuvre, mais aussi comme présence de l’écume, de l’eau, n’est pas une lacune, une béance ou un manque. C’est une notion positive, une sorte de respiration indispensable à la vue et à l’intellect. La circulation du regard au fil du blanc met en relief une image où les pleins et les vides jouent selon un principe de complémentarité : entre plein et vide, noir et blanc, solide et liquide, etc. Cette complexité de la vague donne au photographe la possibilité de faire jouer tous les registres de la création. L’eau et la vague sont prises pour elles-mêmes dans le jeu des reflets, de l’écume, de l’enroulement, dans la plénitude, dans la force, voire dans la furie ou le calme presque plat.

Perçue comme le miroir de l’inconscient et de l’imaginaire humain, la mer est des quatre éléments, celui qui représente le mieux les mouvements de l’âme et symbolise le champ de l’exploration intérieure.

Face à ces images, le spectateur adopte la juste position sans y penser. Il avance un peu trop, recule, se cale au centre. Il s’accorde physiquement avec la photographie puis consent à l’immobilité. Tout ce qu’on lui demande c’est d’être là mais d’y être vraiment. La contemplation finit par dissoudre la réalité et face à ce paysage qui ne garde aucune trace de l’intervention humaine, à cet océan qu’on ne saurait aménager, l’homme prend conscience de sa finitude.

 

Gilbert PERLEIN