Botto & Bruno
06 mai - 05 septembre 2004


Projet pour Collage town, 2004

Galerie contemporaine du musée

DOSSIER DE PRESSE

Loin du centre
Entre 1830 et 1860, les migrations de paysans ayant abandonné la terre pour venir grossir le contingent des nouveaux travailleurs urbains conduisent au doublement de la population parisienne. C’est à cette époque que Jean-François Millet peint ses tableaux les plus importants dans lesquels il montre l’état d’abandon des campagnes à l’aube de la révolution industrielle, la misère des paysans, leur solitude, leur éloignement du monde. Cent cinquante ans plus tard, les déshérités font le chemin inverse. Le centre qui les accueillait, aujourd’hui les rejette. La ville exclut les pauvres, les repousse vers ses bords, aux confins de l’espace social, de son réseau d’activités, son potentiel de projets, sa diversité de cultures et d’aspects. La périphérie des villes est ainsi devenue un territoire en lui-même, avec ses codes, son organisation, son urbanisme propres, un territoire que de nombreux sociologues ont pris pour objet d’étude et où beaucoup d’artistes, notamment les photographes, sont allés puiser les motifs emblématiques de la réalité contemporaine. Mais les banlieues vers lesquelles nous entraînent Botto & Bruno ne ressemblent guère aux grands ensembles surpeuplés que nous présentent les reportages télévisés, ni aux images-constats des artistes qui se réclament du documentaire. Ils nous livrent un univers recomposé, aux couleurs d’une vision qui n’est pas donnée par la réalité, mais s’enracine dans une expérience intime des lieux et des réactions qu’ils provoquent chez ceux qui y vivent, au milieu des bâtiments délabrés et des artères désertes. Une étrange douceur émane ainsi de leurs images. Pas la moindre référence dans leur travail aux actes de violence dont la presse se fait quotidiennement l’écho, aucune trace de voitures incendiées, de bagarres au couteau, de trafics de drogue. Une impression de grand calme, d’inactivité, à la limite de l’endormissement, se dégage au contraire des environnements qu’ils déploient sous nos yeux. Particulièrement remarquable est la gamme des couleurs qui enveloppe les personnages. Totalement artificielle tantôt rose, tantôt orange, la couleur du ciel, prête à basculer dans le chromo, installe une ambiance inquiétante de fin du jour, tandis qu'à perte de vue, sous la lumière crépusculaire, s'étend un paysage mi-urbain, mi-rural, dominé par la tonalité sombre des bleus et des verts d'un terrain vague bordé d'immeubles aux volets fermés. Souvent vêtus de bleu également – couleur de la robe mariale, de la spiritualité –, les habitants de ces cités endormies semblent eux aussi saisis par le sommeil, chacun se tenant fermement à l’écart des autres, celui-ci en s’abîmant dans l’écoute d’un disque, un walkman serré sur les oreilles, celui-là en s'enfonçant un chapeau jusqu’aux yeux comme pour se retirer au plus profond de lui-même. Ceux que les journalistes identifient parfois sous le nom de « jeunes à casquette » apparaissent ici, dans les grandes fresques photographiques que construisent Botto & Bruno, comme la traduction contemporaine des paysans auxquels Millet a donné dans sa peinture une dimension sacrée. Avec leurs vêtements trop amples, leurs lourdes chaussures de sport, ces garçons et ces filles désœuvrés, immobiles dans la lumière décroissante ou affairés avec des disques d'un autre temps autour d'un vieux pick-up, sont les arrière-petits-enfants des laissés pour compte que furent les agriculteurs au moment de la société industrielle naissante. A rebours de certains artistes de la même génération qu'eux, Botto & Bruno n'entendent pas contrefaire le style des peintres anciens qu'ils admirent. L'humanité de la peinture de Millet – auquel Giulio Carlo Argan, dans la Bible des étudiants, préfère nettement Daumier, jugé plus moderne – ils la retrouvent non en copiant sa manière, mais en transposant dans le contexte d'aujourd'hui les bouleversements sociaux qu'il avait placés au cœur de son œuvre. Si les banlieues minées par le chômage sont l’équivalent des campagnes en voie de dépeuplement du XIXè siècle, alors il faut convenir que les marginaux photographiés par Botto & Bruno revivent la souffrance des parias d’autrefois. La jeune fille au « survêt’ » bleu qui ramène un bras sur sa poitrine et baisse la tête avec détermination dans Disappearing kids (2002) est une réplique de la figure féminine qui se recueille en prière en entendant l’angélus. Quant au gamin vêtu d’un T-shirt marqué du nom de Sonic Youth dans Il Cerchio II (2002), il retrouve les gestes de l’homme qui se tient à ses côtés dans la pénombre et qui, ému par la solennité de l’instant, serre avec gravité son chapeau dans ses mains.

Méthode
Le travail de Botto & Bruno procède du collage d’éléments photographiques mais dénote également le souci de produire des œuvres capables d’engendrer une sensation physique forte, identique à celle que laissent dans la mémoire certains environnements. Chez eux, le fragment et la vue d'ensemble, les moyens manuels et les techniques digitales coopèrent étroitement pour donner forme à un projet unique permettant de lire la réalité sociale avec d'autres lunettes que celles dont on dispose habituellement. Ce n’est pas le refus d'une technologie avancée qui pousse ces artistes à pratiquer un art qui, compte-tenu des possibilités offertes par l'informatique aujourd'hui, semble tenir de l'artisanat. A vrai dire, différentes étapes se succèdent. La première consiste à engranger la matière photographique. Botto & Bruno accumulent les points de vue sur les architectures des quartiers périphériques, photographient leurs propres mises en scène, fixent sur la pellicule quantités de ciels rougeoyant, de chaussées défoncées, de terrains vagues livrés à la mauvaise herbe. Découpés et distribués en quatre catégories principales (l'architecture, la figure humaine, l'espace, le ciel), ces éléments iconographiques sont ensuite redéployés de manière à poser les bases d'une nouvelle image qui, bien qu'organisée de manière réaliste et composée de vues réelles, n'en expose pas moins un territoire utopique au sens étymologique du mot : qui n'existe pas. La troisième étape consiste à agrandir cette image de petit format afin qu'elle ait dans l'espace une présence comparable aux éléments de la réalité. Ainsi a-t-on vu, dans le cadre de la biennale de Venise 2001, comment, partant d'une image en deux dimensions imprimée sur papier pour être appliquée directement sur un mur (House where nobody lives), les artistes s'appropriaient l'espace alentour, englobant dans leur installation non seulement le sol, mais également d'autres murs et parties de la construction situés à proximité.
L’exposition du musée d’art moderne et contemporain de Nice jette un éclairage intéressant sur la méthode mise en œuvre. L’une des propositions en particulier retient notre attention. Dans celle-ci, le mur n’est plus, comme dans la plupart des installations de Botto & Bruno, le support d’un gigantesque wall-paper, mais sert directement de fond au positionnement des différents fragments de l’image. Tout se passe, en somme, comme si l’étape du collage et celle de son agrandissement (les étapes 2 et 3) n’en faisaient plus qu’une, comme si l’image finale était confectionnée en « live », à l’échelle du mur, au lieu de l’être d’abord sur une feuille de petit format pour être, ensuite, monumentalisée. Autre trait saillant de cette exposition : son développement dans l’espace jusque sous les pieds des visiteurs, invités à marcher sur divers objets photographiés, ou – pour le dire autrement – invités à devenir partie intégrante de la représentation.
S’il recourt au medium photographique, le travail de Botto & Bruno s’apparente aussi beaucoup à la peinture. Comme un peintre, ils se saisissent de parcelles de la réalité extérieure pour construire une autre réalité. Or, produire les images d’une autre banlieue dans le contexte social des pays occidentaux – au sein desquels la « question des cités » est devenu un sujet des plus sensibles - n’est évidemment pas un geste neutre. C’est un geste d’artiste, certes, mais également un geste politique : une manière de dire « Voyez, ouvrez les yeux, la banlieue ne ressemble pas à vos clichés ; elle ne brûle pas vos voitures, elle se meurt ». Desappearing Kids, chante un groupe de musiciens auquel Botto et Bruno empruntent ce titre. La fiction se révèle souvent porteuse de vérité.

Par les voies (voix) de la musique
La plupart des titres choisis par Botto & Bruno sont des extraits de chansons composées par des groupes de rock ou de punk ces dix ou quinze dernières années. Ces textes figurent dans nombre de leurs œuvres, inscrits sur des feuilles blanches qu’une petite fille en mal de jeu aligne sagement sur le sol ou qu’un coup de vent disperse à travers les immeubles. What can I do ?… And nowhere is my home … Out of time … I feel like I’m disappearing … In a town so small there’s no escaping you… , My song goes down into the water …, In the school of lost hope …, ces titres forment ainsi de véritables messages adressés au spectateur. A mi-chemin entre le tract et le poster, ils émettent une parole qui semble appelée à remplir le silence laissé par les résidents des quartiers, enfermés dans leur mutisme. Entre eux, en effet, pas ou peu d’échange, pas de communication apparente. L’un contemple d’un air absent une page de magazine, un autre fixe son reflet dans une flaque d’eau, un troisième regarde ses pieds, assis sur le rebord d’un muret au milieu de nulle part. Ce léger autisme, conséquence évidente de la désocialisation, renforce le climat mélancolique des images. On observe une sorte d’adéquation entre l’état de léthargie, affiché par les figures humaines et l’état d’abandon du paysage urbain. Certaines vues montrent des éléments de mobilier laissés par leur propriétaire au bas des habitations désertées. Sur d’autres, les rues sont devenues des chemins caillouteux, les places des terrains vagues. Une telle description a bien sûr un caractère débilitant. Il suffit pourtant de promener son regard sur les images elles-mêmes pour s’apercevoir que, malgré leur aspect endeuillé, elles ne suscitent pas un sentiment de détresse, mais réveillent une forme singulière d'émotion qui tient à la fois de la compassion et de la prise de conscience. On trouverait sans doute beaucoup d'artistes aujourd'hui, parmi ceux dont le travail prétend avoir une dimension critique, qui aimeraient faire naître ce genre de sentiment qui procure à celui qui l'éprouve la sensation rare d'être touché dans son humanité. Les moyens que Botto & Bruno ont adoptés pour y parvenir marient l'ancien et le nouveau, l'actuel et l'inactuel, comme s'ils avaient cherché à ajuster avec précision leur méthode de création à l'univers composite qu'ils célèbrent. Dans leurs œuvres, ce monde en panne d’avenir baigne dans une atmosphère élégiaque, car la panne n’est pas la fin du voyage. A preuve ces enfants qui inventent des jeux avec de grandes boîtes en carton ou qui rêvent devant de vieux disques vinyle sur lesquels se conserve la mémoire de toute la jeunesse des cités.

Catherine FRANCBLIN

* D'après le titre du film de Jean-Luc Godard, tourné dans la banlieue parisienne, en 1966.