| Exposition Mamac Nice (2005)
Description de Belle Epoque (2005), installation pour le MAMAC :
« Le projet de lexposition est né dune réflexion sur la ville de Nice, la période de la Belle Epoque -le style Liberty et même auparavant sur les intérieurs du XIXème siècle avec les dames poudrées, voilées, gantées dans un vague parfum rétro. Les couleurs dominantes sont le blanc du papier vélin et la couleur azurée de la pellicule daluminium. La vitrine est légèrement blanchie, comme un filtre qui nous sépare du temps, qui nous pousse peut-être dans le rêve
Apparaissent à lentrée quelques fragments de cette « dame », un album de photographies qui ne retient quune seule couleur, puis, en poursuivant dans la salle, des vieux meubles, un lit imprécis et précaire, presque suspendu, extrêmement fragile, comme un rêve. (
) Une atmosphère entre le délire maniaque dans la construction des objets, une séduction affectée, redondante, avec un parfum deau de Cologne, des cadres, des cadres vides comme le contour de lhistoire dune peinture inexistante ». Enrica Borghi (extraits).
Description dArchitecture de lumière (2004) dans les passerelles menant à lAuditorium et à la Galerie dArt Contemporain :
Etonnant « ouvrage de dames » que ce rideau chromatique et lumineux fait de 10000 bouteilles de plastiques colorés taillées et nouées par des anses de sachets de supermarchés ; récemment, dans la ville de Gallarate, une centaine détudiants du Lycée Artistique dEtat P.Candiani de Busto ont assisté Borghi dans la réalisation de ce quasi vitrail dans le cadre de la Zone Artistiche Temporanee. Avec Danube bleu (2000), lartiste avait déjà réalisé un mandala au sol fait de 13000 capsules de bouteilles assemblées. A Nice, cet imposant moucharabieh mural aux motifs dun simili floral prend dans sa composition dhexagones encastrés, des allures de mandala. Il est loisible de noter que ce rideau de scène côtoie la fontaine de Niki de Saint Phalle et que Borghi en réalisa elle-même une à Turin en 1997, Fontaine Vénus.
La Regina delle spazzature. Installazione per i bambini :
(La Reine des Immondices. Installation pour les enfants)
Au 3ème étage du MAMAC, dans lespace de transition, sous Drawing for S, (2005) de David Tremlett.
Créée en 1999 pour le Castello di Rivoli, cette uvre fut conçue à partir de 5000 bouteilles en plastique récupérées et taillées, ainsi quune quantité significative de poignées de sachets de supermarchés pour les lier. Le gigantesque résultat de cette robe et de sa traîne mesure cinq mètres de diamètre, quatre de haut et huit de long. La texture finale semble séparée de la fonctionnalité de lobjet pour offrir une surface « picturale » faite de signes abstraits et dynamiques se transformant selon lintensité et les couleurs de la lumière réfractée par les culs de bouteilles. Sculpture parfois praticable par les enfants, La Regina sapparente à un igloo pourtant bien éloigné de ceux en verre brisé de Mario Merz.
Traductions de litalien et de langlais : Pierre Padovani
La modernité a inventé, au début du XXe siècle, une manière de faire de lart promise à une tradition féconde et que lon pourrait résumer plaisamment par une métaphore culinaire : lart daccommoder les restes. Entendez par là, bien sûr, toutes les pratiques qui, depuis les collages cubistes, ont fait leur miel de la récupération des fragments résiduels du monde quotidien façonné par une société industrielle en plein essor. Cette forme particulière de réalisme a servi des projets critico-poétiques dont la lignée dadaïste surréaliste a directement inspiré dans la deuxième moitié du siècle les prémisses du Pop-Art, les Nouveaux Réalistes en France et en Italie le puissant mouvement de lArte Povera.
Ce bref et schématique rappel historique naurait quun intérêt lointain dans ce texte sil nétait motivé par le contexte particulier de lexposition dEnrica Borghi au Mamac de Nice où, dans le droit fil de la logique de la collection du Musée, plusieurs expositions importantes et récentes consacrées à des protagonistes majeurs de ces mouvements ont ravivé avec éclat la mémoire de ces gestes dappropriation du réel qui ont pris une valeur mythique dans le grand récit de la modernité artistique. La réception de luvre de la jeune artiste italienne entrera forcément en résonance avec ce contexte qui nimbe de son aura historique et de son prestige généalogique les propositions quelle soumet à notre regard.
Il faut dire à cet égard que, vivant dans la région turinoise qui fut le haut lieu de lArte Povera dont la plupart des artistes historiques sont toujours actifs aujourdhui, elle a pu très tôt méditer sur les différentes formes de recyclages, des matériaux et des signes, que ce mouvement a déposé dans notre souvenir. De ce point de vue Enrica Borghi semble accepter une part de cette filiation puisquelle met en uvre dans son travail des matériaux récupérés à partir de la très proliférante industrie de lemballage. Pourtant ce choix particulier la décale immédiatement par rapport à ses grands aînés italiens, dont le symbolisme critique, tourné essentiellement contre lunité de la forme méritée de la tradition de lart, faisait appel à une matériologie élémentaire plus délibérément dramatique.
En choisissant la plupart des matériaux de ses interventions dans le champ technique de lemballage, lartiste pointe métonymiquement le consumérisme obsessionnel qui est un trait dominant de notre société. Dans cette optique lusage de la métonymie qui désigne la marchandise par ce qui la contient fonctionne comme un euphémisme ironique qui secondarise et allège la pesanteur didactique dun message critique direct. Lart dEnrica Borghi, sous cet aspect, nest pas en effet directement socio-critique, il ouvre seulement des perspectives au regard sur un état du monde. On y trouve un esprit assez proche de celui du Pop-Art, qui, soulignant par lutilisation des moyens de lesthétique publicitaire, le passage de la société industrielle à la société de consommation, ne délivrait pas pour autant de message politique ou critique précis mais donnait à voir une évolution majeure de notre relation aux images et aux objets.
Dans le même ordre didée lusage de ces matériaux surabondants et résiduels nest pas à prendre comme le résultat dun principe écologique appliqué à lart même si lartiste est parfaitement consciente des connotations en ce sens induites par son travail de recyclage. En loccurrence il sagirait plutôt de redonner à ces matériaux déchus un potentiel de séduction esthétique indépendant de leur qualité intrinsèque mais propre à la mise en uvre qui leur confère à la fois une forme et un espace nouveau de visibilité. Cest ainsi que des bouteilles en plastique, modestes contenants dune eau minérale depuis longtemps consommée, deviennent « la chair » pauvre et merveilleuse de la très monumentale « Regina » présentée au Castello di Rivoli en 1999. De la bouteille à luvre, il sagit bien, ici, de sculpture, dont la dimension majestueuse et lautorité spatiale jouent pleinement des relations classiques de lobjet à son site dinscription, mais dont la légèreté spectrale et la matérialité dérisoire font entendre le contrepoint dune distance humoristique assez paradoxale. Il semble en effet que lartiste spécule ici sur différents niveaux de la temporalité du regard : à la surprise émerveillée du premier abord succèdent la perception du système de construction parfaitement visible et celle de la pauvreté initiale du matériau. Dans cette hypothèse lartiste nous donnerait à voir un raccourci des artifices inhérents à toute représentation artistique : une élaboration où lintention est le moteur métamorphique qui informe poétiquement et transfigure la réalité matérielle de luvre. Par ce travail de dénudation du processus lartiste, en démystifiant leffet magique de luvre, nous révèle quelle est bien une « Cosa mentale », c'est-à-dire une projection construite de lesprit. Saisis et amusés par lingéniosité du principe de construction (des sacs de polyéthylène découpés ligaturent, ornent et font tenir ensemble les bouteilles) nous sommes conviés par induction étymologique à réfléchir en passant sur cet « ingenium » que lon entend dans le mot ingénieux, qui est la racine latine désignant lintelligence créatrice.
Ingénieux, lartiste est donc linventeur et le praticien des formes quil propose à notre regard et cette dimension ici brièvement évoquée à propos de la « Regina » est particulièrement active dans luvre dEnrica Borghi.
Linventivité dont elle fait preuve et dont nous avons esquissé certains aspects matériologiques et processuels se développe par ailleurs selon plusieurs axes qui aboutissent à des réalisations à la fois homogènes esthétiquement et variées dans leur présentation. Lhomogénéité est garantie par un principe commun à la grande majorité des pièces, celui de la génération modulaire. A partir dun élément basique « ready-made », bouteille, capsule, faux ongle, ressort
la forme est produite par accumulation selon un système constructif précis : collage, ligature, juxtaposition, tissage
Cette façon de faire autorise une très grande souplesse quant aux dimensions des pièces à réaliser et une très grande adaptabilité des objets aux espaces de leurs sites dexposition. Cest ainsi que lartiste peut investir selon les besoins de ses projets aussi bien des lieux à connotation intimiste que des espaces architecturaux voire urbains de grande dimension. En 1998 par exemple elle a pu concevoir des luminaires « Boules de neige » à léchelle dune rue turinoise pour la manifestation « lumières dartistes ».
Mais cette intelligence modulaire ne lui permet pas seulement détendre ou de replier à sa guise ses moyens daction, elle porte aussi la trace récurrente dune investigation passionnée explorant, intervention après intervention, la question générale du décoratif. De ce point de vue la modularité structurelle de ses constructions résonne parfaitement avec cet aspect modulaire du décoratif qui réside dans le motif, lui aussi infiniment reproductible, lui aussi susceptible dinvestir de son chatoiement répétitif nimporte quelle problématique spatiale. La série récente des pièces, montrées au Parvis à Ibos en 2004, qui adoptent une structure inspirée des formes moléculaires fabriquées à partir déléments découpés de bouteille en plastique, en sont une illustration probante. Le tapis « Danube bleu » exposé à Bologne en 2004, dont les motifs géométriques sont faits de capsules juxtaposées en est un autre exemple. De même dans linstallation prévue pour le Musée de Nice, les milliers de boulettes froissées modelées à partir daluminium demballage, sont lélément de base de compositions dont les motifs en formes donde évoquent des objets appartenant au répertoire du décor domestique : tapis, couvre-lit
Ces quelques exemples indiquent la situation nodale de la question du décoratif dans luvre dEnrica Borghi, tant du point de vue des systèmes de construction quelle implique que de lattention particulière portée aux objets ornementaux et aux combinatoires spatiales qui lui donne sens.
Pour fondamentale quelle soit cette question nest jamais posée dune manière théorique ou analytique, elle infuse en quelque sorte lensemble de luvre, servie par un mouvement narratif qui fait de chaque installation une scène du désir, de la beauté et de la séduction, délibérément indexée sur un imaginaire féminin conventionnel, en même temps quune réponse à un contexte précis. Les catalogues qui rendent compte de ses interventions, en prenant la forme de pastiches de catalogues de mode ou de décoration sont très explicites du soin quelle prend à contrôler les fictions dont son uvre est porteuse. Dans cette optique narrative, le recyclage des déchets demballage qui fournit la substance matérielle des féeries visuelles auxquelles elle nous convie représente une mise en abyme ambiguë du pouvoir métamorphique de lart : lincarnation pauvre du précieux, du somptueux et du désirable.
La dynamique des contradictions qui anime le théâtre narratif dEnrica Borghi lui confère une place singulière au sein de la constellation actuelle des femmes artistes dont luvre met en perspective une pratique féminine des objets. Son goût pour la médiation narrative et les ambiguïtés acidulées de la séduction la met à égales distances de la littéralité consumériste de Sylvie Fleury comme du réalisme violent de Jana Sterbak par exemple. Elle lui permet, par ailleurs, avec une efficacité remarquable, de pouvoir se déplacer du champ de réception défini part lart contemporain au sens institutionnel du terme à celui dun public moins averti et plus large. Cette ambivalence est à mettre au crédit de la séduction un peu perverse des poèmes visuels quelle élabore pour nous sur le thème de la transfiguration des déchets en images dun luxe fragile et brillant qui nous renvoie à la part de projection imaginaire du fonctionnement du désir.
Jean-Marc REOL
Février 2005
|