PEINTURE ABORIGENE CONTEMPORAINE

des déserts du Centre et de l’Ouest australiens
Collection Marc Sordello & Francis Missana

9 novembre 2007 –10 février 2008



"Marapinti" de Naata Nungarrayi
© The artist licensed by Aborignal Artists Agency, Sydney 2007
Galerie contemporaine

 

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A propos de peinture aborigène contemporaine

Le musée d’Art moderne et d’Art contemporain de Nice privilégie l’extrême qualité du contenu de ses projets, dans ses choix de programmation. Lorsque l’opportunité de montrer l’Art contemporain Aborigène des déserts d’Australie centrale s’est présentée, il ne nous a pas paru incongru d’aller voir ce que ce terme recouvrait. Par commodité et parce que les œuvres n’avaient pas encore reçu leus châssis de présentation, une cinquantaine de toiles jonchaient le sol, sans ordre apparent, dans toute la splendeur de leur palette, dans la diversité de leurs factures, impromptues.

Les pièces semblaient avoir quitté leur atelier tout juste depuis quelques jours. Quand on parle d’atelier, peut-être faut-il reconsidérer le terme puisque les artistes Aborigènes dont il est question vivent et travaillent pour la plupart très loin dans les régions désertiques du Centre de l’Australie, dans des communautés où l’on ignore ce que le terme d’atelier signifie au sens occidental - et si les artistes Aborigènes en connaissent le principe, ce n’est pas le mode de travail qu’ils privilégient. Aussi, ces toiles disposées sommairement sur le sol - comme si elles venaient d’être peintes et c’était le cas pour un grand nombre d’entre elles - nous faisaient étrangement penser à un Jackson Pollock occupé à tracer quelques entrelacs sur un dripping, versant la peinture d’un geste ample et précis. C’est ainsi que les artistes Aborigènes, penchés sur leurs pièces de toiles, posent les touches d’acrylique à l’aide de pinceaux ou de bâtons. Parfois leurs gestes sont prestes, hachurant de longues traînées de couleur la surface du tableau, parfois ils recouvrent les motifs dessinés de petits points, le dotting, méticuleusement, si finement quelquefois qu’ils utilisent des objets à multiples pointes enduites de matière pour couvrir les plus larges superficies.

Généralement, les œuvres montrées ici ont une nette tendance à l’abstraction au premier regard. Sans doute, fondamentalement la région géographique autour d’Alice Springs a-t-elle été de tous temps caractérisée par les qualités particulières relatives aux œuvres et objets concernant l’expression de la spiritualité ; ils étaient marqués par un refus de la figuration ici davantage que dans les autres régions d’Australie, comme pour cacher le sens profond des messages derrière la géométrie des lignes et le recouvrement des points. Les peintures actuelles sont porteuses des mêmes caractères. Ce phénomène est dû en partie au fait que l’Art sacré de l’Australie centrale a toujours eu un caractère occulte, et que les artistes ressortissants de ces régions sont tout naturellement les héritiers de cette tendance. Le plus frappant dès l’abord est qu’on ne peut confondre ces toiles avec des objets cultuels ou cérémoniels traditionnels. D’abord par leur support : toutes sont des peintures en deux dimensions et le médium utilisé est l’acrylique. Peu de choses à voir avec les peintures sur écorce ou sur le sable. Il s’agit d’une œuvre réellement nouvelle, originale, qui existe en dehors de toute référence. Bien évidemment on pourra y relever le dessin de certains motifs traditionnels, des signes identifiables parfois, le cheminement d’un « Rêve », mais ce ne sont plus les éléments indispensables d’une histoire racontée. Tout se passe comme si l’artiste s’était efforcé de recouvrir ces traces pour rendre leur déchiffrage encore plus ardu si possible ou comme si elles étaient anecdotiques et que l’essentiel se situât ailleurs. Certaine œuvres sont totalement abstraites ; les lignes s’enroulent, s’entrecroisent, se superposent. Nous ne sommes pas initiés, mais nous pouvons deviner qu’elles dessinent une voie vers quelque chose de fondamental.

L’approche des mouvements d’abstraction tant aux Etats-Unis qu’en Europe développée au gré de la programmation du Mamac est en soi l’ouverture nécessaire pour apprécier ces propositions de l’Art aborigène contemporain. Lorsqu’on installe une peinture murale de Sol LeWitt sur une superficie de 40m² pour l’exposition « Intra-muros », lorsqu’une façade du musée en offre une en permanence à la contemplation, et qu’on s’imprègne des volutes colorés concentriques ou en vague de l’artiste minimaliste Américain, on se met dans les conditions de recevoir Worm Dreaming – Napperby Lakes de Clifford Possum Tjapaltjarri. Il va de soi que Sol LeWitt ne cherche pas à signifier davantage que l’ordonnance  régulière géométrique des rubans de couleur, soigneusement calibrés entre les bordures  qui les cernent. Au contraire, Clifford Possum Tjapaltjarri, s’il observe la même régularité précise, méticuleuse, dissimule un tout autre message sous les lignes ondulantes aux tonalités douces. Il parle du Rêve du Ver près du Lac Napperby, enroulant et déroulant ses anneaux dans ses déplacements sur ou sous le sol, mais en dehors de la sinuosité construite comme un labyrinthe, cela ne s’appréhende que parce qu’il y a un titre. Même si celui–ci n’existait pas, nous pourrions apprécier l’élégance simple du tracé et l’équilibre harmonieux des tonalités. Le plaisir de l’œil et celui de l’esprit se satisfont de la contemplation à laquelle nous mène la perfection formelle des lignes brisées de Lightning Dreaming 2006 d’Elizabeth Marks Nakamarra. Le schéma de l’éclair zébrant le ciel est repris dans une construction qui nous rapproche de l’Optical Art, de même que les mouvances multiples des lignes de points blancs sur fond noir de Tingari cycle 2005 de Warlimpirrnga Tjapaltjarri décrivant les longs voyages de l’Ancêtre Tingari à travers les déserts d’Australie Centrale. La sobriété, le modernisme de son graphisme, le mouvement induit dans l’agencement des points blancs nous font clairement percevoir la durée du périple initiatique et créateur de l’Ancêtre.

Presque toutes les œuvres - 58 sont reproduites – ont la particularité d’avoir été composées selon la technique du all-over. La surface de la toile est peinte jusqu’aux lisières, enfermant la composition de façon déterminée et sans hiérarchie entre le centre et les périphéries. C’est souvent le fait des plus jeunes parmi les artistes Aborigènes, Abie Loy Kemarre, Gloria ou Jeannie Petyarre, Barbara Weir, Lilly Kelly Napangati ou Ngoia Pollard Napaltjarri. Mais parmi les plus âgés, quelquefois déjà décédés, le même phénomène peut être relevé, chez Emily Kame Kngwarreye ou Minnie Pwerle. Women’s Ceremony, nd. de Minnie Pwerle en particulier est une partition en cinq toiles, grandiose, majestueuse, une symphonie de couleurs vives rapportant à la fois les hachures rituelles peintes sur le corps des femmes pour des cérémonies et certaines caractéristiques de Rêves dont elle détenait la charge : le Rêve du Melon et celui des Graines de Melon du Bush. Les thématiques sont indissolubles et traduites par des cercles, des traits plus ou moins épais, des mouvances alternées de couleurs d’une grande richesse.

Quelques-unes des toiles cependant racontent de manière plus explicite que d’autres une histoire particulière, tout au moins voit-on quelques indices apparaître : en général c’est parce que l’immense majorité de ces toiles sont des représentations de paysages des régions désertiques ou des lieux d’habitation des artistes eux-mêmes. On dirait des vues en contre-plongée sur certains particularismes géographiques comme Swamps at Nyrripi 2007 de Ngoia Pollard Napaltjarri (marais à Nyrripi) ou Uwalki : Watyia Tjuta-Tree Roots, 2005 de Mitjli Npaurrula (Uwalki : racines d’arbre Watyia Tjuta). Pratiquement il existe un rapport très fort entre la région d’origine de l’artiste et l’œuvre. Celle-ci est un moyen de préserver la mémoire et la tradition familiale et culturelle de celui-là.

Le catalogue, de même que l’exposition, a privilégié la reconstitution des groupes communautaires que sont les colonies de peuplement auxquelles appartiennent ou ont appartenu les artistes : Utopia, Papunya, Kintore, Kiwirrkurra, Yuendumu, Haasts Bluff et Lajamanu. La région elle-même est circonscrite aux Déserts du Centre et de l’Ouest de l’Australie puisque la collection d’où est issue la totalité des œuvres a ciblé cette provenance. Il faut souligner que les artistes n’ont pas vécu systématiquement dans le même lieu mais au contraire, qu’ils ont évolué successivement dans deux ou parfois plusieurs colonies, revenant lorsque c’était possible à leur localité originelle. Aussi la répartition selon les colonies de peuplement est-elle mouvante. Il s’agit d’un choix logique qui a l’avantage d’une classification et d’une simplification pour l’exposé et la présentation

Gilbert Perlein octobre 2007

L’ensemble des œuvres concerne la toute dernière décennie, c’est assez dire qu’il s’agit de jeune création, indépendamment de l’âge des créateurs. Depuis plusieurs années, deux collectionneurs Antibois, Marc Sordello et Francis Missana se sont efforcés de sélectionner le meilleur de la production d’artistes contemporains Aborigènes pour leur plaisir personnel. Leurs choix ont été soumis exclusivement à la recherche de la qualité et de la représentativité des œuvres les plus significatives au plan de la novation et de la qualité esthétique. La collection elle-même est évolutive et nous l’avons vue s’enrichir continuellement au fur et à mesure de la préparation du projet. Une communauté importante du Désert de l’Ouest manque, celle de Balgo Hills, dont deux artistes essentiels, Eubena Nampitjin, c. 1920 et Helicopter Tjungurrayi, c. 1947 sont absents de la présentation, leurs œuvres n’étant pas parvenues à temps.

L’histoire de cette population n’est en rien spécifique si on la compare à d’autres secteurs de colonisation, néanmoins, plus qu’ailleurs et surtout plus qu’en Amérique du Nord en particulier, les artistes Aborigènes ont su préserver et pérenniser leur culture spécifique. Leur originalité a été de transformer leur mode de transmission au monde d’un héritage culturel riche, significatif, en l’adaptant selon un vocabulaire accessible au monde occidental. Notre objectif est de faire partager une expression de l’art contemporain à laquelle le travail développé au Mamac prépare le public depuis plusieurs années. Il va sans dire que sans la naissance de l’art moderne et surtout celle des mouvements d’abstraction tant aux Etats-Unis qu’en Europe à partir du premier tiers du XXè siècle, nous n’aurions pas l’ouverture d’esprit nécessaire pour appréhender l’universalité de l’art Aborigène du Centre de l’Australie. La formation de l’esprit d’analyse, l’acuité du regard, la comparaison raisonnée de formes, nous conduisent peu à peu à comprendre et à entrer dans une communauté d’émotion et de sens qui nous rend beaucoup plus intelligibles les peintures aborigènes récentes. C’est une découverte que notre temps présent nous offre d’apprécier des proximités formelles et de matières sujettes à des connivences étonnantes et riches de sensations. Et l’originalité, la fraîcheur des toiles Aborigènes expriment tout à a fois la tradition ancestrale et un potentiel d’innovation où transparaissent les fondements universels de l’esprit humain.

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