Collection permanente

L'Ecole de Nice dans les collections du MAMAC - Jean MAS, 2000

Le musée d'Art moderne et d'Art contemporain s'est rapproché des artistes et des différents acteurs de la scène artistique niçoise afin de constituer un ensemble d'oeuvres représentatives de l'Ecole de Nice. Dès le début du mois d'octobre 2001, seront ainsi présentés des oeuvres de la collection permanente, des acquisitions récentes ainsi que de nouveaux dépôts étayés et explicités par un espace documentaire.

Dans les années 60, la région niçoise a favorisé l'émergence de mouvements contemporains, renouvelant et assurant ainsi une vie créative intense. Les Nouveaux Réalistes constituèrent la première manifestation. Fluxus déferle à Nice en 1963 et stimule tous les domaines. Supports/Surfaces, le Groupe 70 présentent leurs tous récents travaux en s'imposant dès les années 1970. Dans cette mouvance, des individualités s'imposent par leurs réalisations, n'appartenant à aucun groupe ils expriment diverses influences en constituant une communauté d'esprit. Depuis, de nombreuses expositions régionales et internationales présentent ces divers artistes regroupés sous l'appellation : "Ecole de Nice", expression qui a vu le jour sous une forme interrogative en 1960 dans le journal Combat.

Ballade pour l'Ecole de Nice

Nous avons choisi d'être dans la subjectivité joyeuse de nos supports, de notre vision de créateurs, de témoins partiaux de ce qui s'impose au regard de notre histoire commune, celle de l'Ecole de Nice.

Autant vous dire que nous avons écarté d'emblée les seules et strictes approches chronologiques ou historiques qui en se contentant de poser les dates du mouvement le dévitalise en sédimentant un passé qui nous semble trop proche pour être "vécu".

Aussi, le titre "ballade pour l'Ecole de Nice" exprime-t-il le caractère poétique d'un cadre épique pour un triptyque d'acteurs : l'artiste, le photographe, le critique.

Balade avec l'Ecole de Nice

Mais comme il est également possible d'être dans une flânerie, une balade avec l'Ecole de Nice s'offre à celui qui, du pas léger de la découverte, s'engage avec nous pour une excursion dans le foisonnement de la création.

Promenade dans une multiplicité de rencontres, d'événements mis en évidence par l'humeur artistique de trois partis pris pour une école vécue au quotidien d'une pratique dans l'aventure de leurs mises en œuvre.

La balade serait alors la respiration d'un mouvement qui puiserait son souffle dans le refrain d'une Ecole prise dans le tourbillon de la vie.

Dans une déclaration joyeusement anarchiste, Klein disait en 1947 : "Bien que nous, c'est à dire artistes de Nice, soyons toujours en vacances, nous ne sommes pas des touristes. C'est là le point essentiel. Les touristes viennent chez nous pour les vacances, nous, nous vivons sur cette terre de vacances, ce qui nous donne cet esprit de folie. Nous nous amusons sans penser ni à la religion, ni à l'art, ni à la science."

En 1977, le Centre National d'Art Contemporain Georges Pompidou ouvre sur une première exposition collective "A propos de Nice". Déjà, elle marque le caractère excessif et riche de la région : les 30 artistes qui occupent la place et sont largement représentés, vivent et créent à Nice.
Le Centre National se devait de présenter pour son inauguration des recherches effectuées et mûries hors capitale.
Faire état de l'essentiel de la création depuis 1947, c'était reconnaître en recueillant des traces, la pertinence d'une marque, celle de l'Ecole de Nice.

Fil ténu de l'Art, tu appartiens à celui qui marche.

Ici, à Terra-Amata, il y a plus de 400 000 ans, l'invention du feu, premier foyer, première trace, l'empreinte d'un pied… L'une des trois au monde, ici, miraculeusement préservée par une pellicule de calcaire concrétion.

En 1951, en compagnie de Claude Pascal, Yves Klein se balade dans l'avenue de la Victoire, avec une chemise sur laquelle figurent des empreintes de pieds.
Au bord de la mer, la douceur d'un farniente et le regard qui se perd dans les vagues, longue suite de mouvements qui se jouent du ciel en le perdant à l'horizon. Aussi, il signe le ciel de l'autre côté après avoir partagé le monde avec Arman. A lui le vide, le vertige du monochrome, à Arman le plein.
Un souffle vient de naître. Il participera, en se mêlant à d'autres (Nouveaux Réalistes, Fluxus, Supports/Surfaces, Groupe 70) à plus d'un demi-siècle d'événements artistiques.

Marcher dans la ville, marché aux fleurs, marché de l'Art, des galeries s'engagent et partagent avec enthousiasme les prémisses de l'aventure artistique qui voit le jour (Muratore, Ferrero, Alexandre De la Salle, Matarasso…).
Un nouvel éclairage affirme un regard neuf, plein d'étoiles qui se mesurent à l'aune de l'Art, de son histoire, les premières dates sont posées.

Pour les méditerranéens que nous sommes, la rue est l'irremplaçable conducteur des fluides qui président aux rencontres. Elle est à cette époque l'Internet des artistes, le transit de toutes les informations, le lieu de circulation et des naissances des revues, des poèmes, des écrits…

Ici, il suffit de la traverser, de quitter la galerie pour une autre façade, celle du palais de la Méditerranée. Face à la mer, cette mer qui borde et murmure dans toute création, le bâtiment semble dédaigner le siècle avec la morgue du temps qui passe. Cette façade, celle du palais de la Méditerranée, classé en 1982 "monument historique" restera dans le regard des Grands Maîtres un fleuron de la cité d'Azur, témoin de la magnificence d'une époque révolue.

Flotte encore un air de salle de jeux, de roulettes aux ricochets incertains de la bille. Valeur pour une mise de jeux. Qui faut-il acheter ? Sur quel artiste miser ?
Affaire de sous à venir, magasins de souvenirs. Les prix montent et flambent, ils sont aux cubes. Et si les narcodollars gagnaient le marché de l'Art ? On s'interroge en coulisse.

A partir de 1955, sous la pergola de ce palais se discutaient des problèmes ethniques, lieu d'artistes, d'écrivains, de jeunes politisés, il faisait bon de se retrouver, de vivre. En face, un certain été 1947, Klein peignait le ciel tandis qu'au bar quelques années plus tard, Arman, Fontan, Claude Pascal, Raysse et d'autres interrogeaient le monde…
Sur la promenade des Anglais avec sa courbe si célèbrement connue, on déambule, bulle. Il est rare qu'une femme puisse la parcourir sans être remarquée, ou galamment abordée. Ben Vautier, alors qu'il venait d'exécuter un numéro de rue y rencontra une charmante personne qui le conduisit chez elle où il fit la connaissance d'Arman et de Klein. Un nouveau fil venait d'être noué.

Le niçois n'est pas marin, il longe la côte sans perdre le repère de la ligne des collines qui l'assure d'un bon cabotage. La courbe fait partie de son paysage : en 1962, Bernard Venet rencontre Arman chez Ben. Fonction mathématisante, l'arc sculpture caresse la terre au jardin Albert 1er en annonçant la promenade des Arts.
Traversée artistique de la ville au dessus du Paillon, ce cours d'eau capricieux qui partage la cité et la recouvre en cette partie. Son nom signifie "paille d'or" 1. On peut paraît-il y trouver en amont de fines paillettes de métal précieux… Et c'est précisément lui, le paillon, qui permit aux "égoutiers du paradis" 2 de vider les coffres de ses lingots d'or d'une des plus importantes banque.
On s'est demandé alors si Albert Spaggiari allait déclarer cette action œuvre d'art et la soumettre à l'approbation de l'Ecole de Nice pour l'inscrire comme une nouvelle tendance. Il s'est contenté paraît-il de faire acheter une écriture de Ben intitulée "je suis honnête". Puis il partit à l'autre bout du monde.

Si la promenade des arts se met en place sur fond d'or, le chercheur d'Art comme le chercheur d'or creuse la mine des idées aux terrasses des cafés !
Au café de Turin, le plus niçois de tous les cafés, la séance de pause, c'est là qu'elle se fait. Avant ou après, on prend un verre et puis on y va, ou ça ? A Villefranche-sur-Mer, là, dans une ruelle tortueuse, rue de May, qui comptera dans l'histoire du mouvement, s'ouvre la cédille qui sourit.

Il s'agit du local d'un plombier, transformé en lieu de rencontre, d'exposition, de hall de remise en question et plus encore !
La cédille s'ouvre, la VI flotte U.S. Navy quitte la rade 3.

Les Etats-Unis sont déjà là dès le début et bon nombre d'artistes y prendront pied et développeront leur production.

A Miami, une grande exposition présente l’Ecole de Nice jusqu'en 1967. Ecole de Nice, Ecole du vide, nous dit Sosno, lui qui parmi les premiers utilisa ce label en le plaçant en exergue du premier festival des Nouveaux Réalistes. Il déclara alors à l'occasion d'une interview dans Combat : "C'est la section Niçoise du Nouveau Réalisme, elle n'a pas de mur si ce n'est pour présenter les travaux. C'est un raccourci pour les besoins de vulgarisation et de commercialisation".
Il déclare aussi : "Comme l'oblitération, c'est à vous de reconstituer la partie manquante !".

Et Martial Raysse d'ajouter : "L'Ecole de Nice est toujours en vacances, je préfère ma balader. Je fais l'amour avec les prisunics. Je sculpte comme j'ai les yeux bleus".

Les objets de pacotille et la chaise longue font partie de l'univers du peintre. La femme enchâssée dans les murs de l'hôtel (L'Elysée palace) nous suggère le 'pouce, arrêtez avec votre Ecole de Nice !'.
César se trouve bien ici, c'est une locomotive, il se joint au groupe en 1967.

Déjà en "forme", l'Ecole s'agrandit, il s'agit d'une nouvelle Ecole de Nice ! Au XV° siècle, "Ecole de Nice" s'appliquait aux créations des peintres tels que Bréa, Mirailhet (primitif niçois). La similitude s'arrête à la porte de l'histoire, sorte de clin d'œil que l'auteur adresse ainsi au passé de ceux qui surent marquer leur époque.
La seconde Ecole, la nôtre, s'impose dès les années soixante et semble se clôturer en 1967/1977 avec une exposition de groupe à la galerie Alexandre De la Salle et en 72 chez Ferrero.
1968/1980 permet le mûrissement de ce qui apparaît comme une troisième Ecole de Nice : la misogynie chronique et maladive des premiers est balayée par l'apport de Mai 68 4 dialogue avec les femmes. Nivese, Elisabeth Mercier, Elisabeth Collet, Jacquie Gainon, Béatrice Heyligers, Michou Strauch, Michèle Brondelo font leurs premières expositions. Nivese, avec ses travaux et son franc-parler interpelle et dynamise le milieu. Un air de nouvelle cuisine s'impose. L'unique salade niçoise cède le pas à un livre de recettes : "Et vive la cuisine niçoise…au micro-onde" 5.

Clin d'œil aux médias, Jean Mas fait ses premières cages à mouches. Ils ne sont pas sages ces artistes ! Tous ont dit au moins une fois : "L'Ecole de Nice : rien à foutre, c'est un sujet d'article pour Parisiens en vacances". Pourtant, l'article se vend bien. Ici, ils sont présents, ils sont partout et dans les tailles. Les multiples aspects de l'Ecole vous les trouverez aussi dans le format. Ici, une partie de cette galerie ou bien cet éditeur possèdent des petites pièces, des multiples de l'Ecole, à de petits prix !

Ainsi, cette école qui n'existe pas a réussi à couvrir la ville, à être dans tous les points de rencontre, hôtels, restaurants, places…
Jean Mas dit volontiers : "Les colles de Nice" en faisant allusion aux collages de toutes sorte qui garantissent une bonne tenue. Frédéric Altmann, saisissant par la pellicule les premiers instants de vie de cette mouvance expose une série de documents. Les archives se constituent. D'autres espaces de rencontres et d'échanges naissent.
Cette école bâtit son histoire et crée des noms de lieux. A l'instar des Dieux Grecs, ici se narrent aux enfants, aux profanes, les faits et gestes de ceux à qui semble appartenir le destin de l'art, celui des hommes.
Ces artistes ne se contentent pas de transformer la vie, ils la créent ne cédant aux Dieu du Panthéon que l'arrogance de leurs désirs.
Ecole de Nice, école de la Victoire (Nikkaïa), des dates, des gestes fondateurs qui sacralisent l'activité des artistes.

Il leur fallait un temple, le voici ! Le musée d'Art moderne et d'Art contemporain pose ses fondations.
"Mes amis de l'Ecole de Nice", déclarait déjà le Maire, Monsieur Jacques Médecin peu avant le jumelage en 1972 de la ville avec le Cap en Afrique du Sud.
Les artistes réagissent, les murs de la cité se couvrent d'affiches, Arman suscite la contestation, une vive polémique s'engage avec le Maire.

Le M.A.M.A.C. ouvrira enfin ses portes en 1990. Les niçois ont enfin leur musée d'Art contemporain !

Cet événement s'inscrit dans la suite logique d'un ensemble de reconnaissances. En effet, en 1967, la municipalité prenant enfin conscience de l'importance de ses artistes ouvre la galerie des Ponchettes à l'Art contemporain par une exposition intitulée "Trois de l'Ecole de Nice". Ancien quartier des pêcheurs, ce lieu rassemble pour ses vernissages la plupart des créateurs niçois. Nous sommes en 1967, dix ans déjà que Ben Vautier a ouvert son magasin galerie, le Laboratoire 32.
La reconstitution de sa boutique, la découpe, est acquise par Beaubourg. Elle est l'un des fleurons de l'esprit de recherche niçois.

Aujourd'hui, sous d'autres formes, de nouveaux lieux occupent le terrain, émergent et se véhiculent des idées novatrices : des éditeurs d'Art, des salles d'expositions, des séminaires d'études et de réflexions, des associations…Bref, l'Ecole de Nice a porté ses fruits.

La rue est une des scènes qui compte pour les diverses tendances de l'Ecole, c'est par excellence un cadre hors institution.
Serge III fait de l'auto-stop avec un piano. Première exposition en plein air avec Chubac, Viallat, Saytour, Alocco, Pagès, nous sommes en 1968. Lors de l'inauguration du Musée Marc Chagall "Message biblique", Pierre Pinoncelli asperge Malraux de peinture rouge : c'est le premier attentat culturel.
Le Clézio dédicace les livres des autres. Michel Butor tisse avec les peintres de nombreux liens. Le poète Daniel Biga distribue ses poèmes aux passants en mémoire à "mots passants". Au cœur du village de Coaraze, une nouvelle exposition en plein air signe le début de Supports/Surfaces.
Une exposition Inter VENTION à Saint Paul de Vence marque avec Alocco la formation du groupe 70 : Louis Chacallis, Max Charvolen, Vivien Isnard, Serge Maccaferri, Martin Miguel.

Avec Otto Hann, Jacques Lepage, Raphaël Monticelli, Pierre Restany, des pages d'écritures jalonnent notre parcours, les critiques s'engagent, la presse se fait l'écho de la mouvance.
Gilli ramasse ses escargots, Noël Dolla peint sur la neige, Ben signe la ligne d'horizon, Verdet parle aux étoiles et pose sa dimension d'infini, Bizos expose chez Ferrero des vols qualifiés, ce sont des objets qu'il vole aux devantures des magasins…
Les filles de rues suscitent un débat : Pour ou Contre la réouverture des maisons closes. Certains souhaitent une gestion collégiale composée d'un tiers d'artistes. Le Maire approuve, le projet tombe à l'eau !

Aujourd'hui, l'architecte Guy Rottier ajoute à ses nombreux projets, une étude pour un cimetière d'artistes qui devrait voir le jour en 2003. Les Editions Giletta assurent le suivi. Anti Lovag concrétise ses premières maisons rondes. Grâce à lui, la bulle de l'habitat brave dans sa ronde les interdits sclérosants de l'urbanisme.
Chubac se joue des éternels matins du monde avec la fraîcheur de la jeunesse de ses couleurs.
Dans une traversée sonore de la mouvance de la rue, sur fond de Rock, Malaval peint en public. Les aliments blancs envahissent son espace et le travaillent.
Fluxus occupe tout et crée des "embouteillages", c'est un déferlement. Ben signe Dieu, concert et happening se succèdent.
Sosno et Farhi par leurs sculptures monumentales s'imposent par une hauteur que le passant ne peut ignorer.
Moya déambule avec ses lettres et les pose dans une convention culturelle. Le Moya fait son tour du monde.
Mas traque les ombres des promeneurs du bord de mer et s'en empare.
Kalam montre ses premiers tableaux, Grattakéca survit.
Certains quitteront l'Ecole et même la renieront !
C'est la fête et carnaval 1994, Roy des Arts, signe un cortège d'activités. Les artistes participent activement à la manifestation, le papier carton fait rage et leurs chars défilent dans la plus pure tradition niçoise.

Oui, de nombreuses actions de rue marquent cette période, les tendances de l'Ecole de Nice se côtoient dans de diverses galeries. Térence traverse par son écriture le regard de cette agitation. Le Japon, la Corée du Sud, des expositions internationales ont lieu (1989/1996).
En 1997, le point final de l'Ecole de Nice avec une grande exposition à la galerie de La Salle.
En 1998, l'inauguration du musée d'Art contemporain de Pusan se fera avec une exposition Ecole de Nice !

Aujourd'hui, pour regarder se mouvoir les artistes niçois, prenez un filtre, un filtre d'Art de Nivese et placez le devant vous. Trente ans après, nous sommes toujours dans une savante découpe.

Si l'Ecole de Nice se porte bien et si ses détracteurs sont nombreux c'est parce qu'au delà des frontières, elle a su s'imposer par ses qualités artistiques. En alimentant la controverse d'une école, elle a fait d'un lieu, un exemple de réussite dynamique fondé sur des particularités régionales. Particularismes que les artistes ont su transcender dans le bonheur d'un art qui exulte de toute part.
Martial Raysse ne disait-il pas déjà en 1965 : "Nous étions trois, nous voici dix, nous seront trois cent dans dix ans".

1 Pour certains Indo-Européens (eau qui vient d'en haut)
2 Casse de la Société Générale en 1976
3 Fin de la présence U.S.A.
4 Grand mouvement de contestation
5 De Giordan De La Peppa Z'Editions 1987

retour